Monthly Archives: November 2015

About Metaphors

100 Flowers

with Douglas Hofstadter

moneta
Claude Monet

“– (?) As i got more and more deeply into this poem, my philosphy started to become Chairman Mao’s statement : “Let one hundred flowers bloom”. In other words, you can look at it from so many angles and each new angle enriches it and makes it more fun.
[…]
– (?) Somehow the facts of the poem shouldn’t be negociable, should they?
– (Douglas Hofstadter) What do you mean by “a fact”. I mean, a fact about the poem is that it was written by somebody in french. It’s not in french anymore.”

From Radiolab

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A Thing or Two about a Thing or Two, a.k.a. Science

A Thing or Two about a Thing or Two, a.k.a. Science

by Barbara Ehrenreich

“Science and rationality must not give way before this new view of reality and slouch off the stage. We have to engage with it, keep watching and probing and trying to understand it. For some of us, that enterprise, a.k.a. science, remains one of the most compelling forms of play we can engage in.

Is there a “play principle at the basis of all physical reality,” as Graeber so daringly suggests? I am drawn to this idea as a metaphysical speculation, so long as we remember that play has no moral valence. It can be elegant, it can be rough, it can be deadly—or all those things at once. But if we want a category of activity that embraces both subatomic particles and carnival goers, then we may as well call it play. And if we want to know what God is doing, should there be such an entity, and why he (or she or it) is doing all this, our best guess is that he is playing.”

From The Baffler

Harsh reality

Harsh reality

“These are common legitimate concerns, but how about this: a whopping 58% of scientists in the UK report said that they were aware of colleagues feeling tempted or under pressure to compromise on research integrity or standards. Asked whether they felt this way themselves, just 21% of scientists aged 35 or over said yes; strikingly, that figure shot up to one-third of those aged under 35.”
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“There is a gap between reality and expectations. Ironically for a career that demands dispassionate judgements based on data and evidence, the postdoc experience is too often a leap of faith that leaves bright and talented people disillusioned and directionless.”

From Nature

Mathematician’s anger over his unread 500-page proof

Mathematician’s anger over his unread 500-page proof
by Jacob Aron

“From the point of view of achieving an effective solution to this sort of problem, the most essential stumbling block lies not so much in the need for the acquisition of new knowledge, but rather in the need for researchers (i.e., who encounter substantial difficulties in their study of IUTeich and related topics) to deactivate the thought patterns that they have installed in their brains and taken for granted for so many years and then to start afresh, that is to say, to revert to a mindset that relies only on primitive logical reasoning, in the style of a student or a novice to a subject.”
– Shinichi Mochizuki

From New Scientist

Terror Cells

Terror Cells

by Barbara Ehrenreich

“It took science until 2012 to officially acknowledge that nonhuman animals possess feelings and consciousness. It may take a bit longer for biology to admit that the cells in our bodies are not simply automata, that they possess, if not consciousness, at least some sort of agency. As recently as 2008, an article on the confusing taxonomy of macrophages proposed that a new, “more informative” classification “should be based on the fundamental macrophage functions,” which are defined as “host defence, wound healing and immune regulation.” What about macrophages’ role in abetting cancer—or in instigating life-threatening inflammatory diseases? What “functions” do these activities represent? The “wisdom of the body,” which supposedly keeps the body unified as a single sustainable organism, does not always apply at the microscopic level, where an individual cell can sabotage the entire operation.

Natural selection should weed out cellular traitors, you might think, since people who are vulnerable to cancer, autoimmune diseases, and pathological inflammation—at least at early ages—are less likely to reproduce. The truth is, though, that we do not know for sure what natural selection means at the cellular level. Often, when a person with cancer is subjected to chemotherapy, some of the cancer cells survive through what can only be called natural selection. A victory at the cellular level may mean defeat for the organism.

This is madness, of course. But then, who are we, as human beings, to be appalled by the irresponsible “decisions” of our body’s cells? We too are biological organisms, supposedly doing our best to survive and promote the survival of our kin. And we too, like rogue cells in our bodies, can be murderous, suicidal, and systematically destructive of our physical habitats. We, of all creatures, should appreciate the perversity, as well as the clockwork precision, of biology.”

From The Baffler

Ivan Illich, La sagesse de Leopold Kohr, 1994

Ivan Illich, La sagesse de Leopold Kohr, 1994

par Ivan Illich

“L’économie postule la rareté. Elle traite donc de valeurs et de calculs. Elle ne saurait chercher le bien qui convient à une personne spécifique au sein d’une condition humaine donnée. Où règne la rareté, l’éthique est réduite à des chiffres et à l’utilité. De surcroît, qui manipule les formules mathématiques perd le sens de la nuance éthique et devient moralement sourd.

Dans une vigoureuse tradition qui conduit d’Aristote à Mandeville, l’éthique impliquait une controverse publique autour du bien à poursuivre au sein d’une condition humaine et peut-être acceptée à contrecœur. L’économie, toutefois, requiert l’évaluation des objectifs désirables en situation de rareté. Elle se préoccupe d’optimisation des valeurs ; cela conduit à la création de la société économique moderne, qui assure un carburant apparemment illimité à la civilisation technologique. Une telle civilisation tente de transformer la condition humaine plutôt que de débattre de la nature du bien humain.”
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“Si l’on souhaite inclure l’idéal de justice sociale, il faut un certain type de croissance économique : davantage de produits et davantage de services. Mais ce que les promoteurs de la croissance ne voient pas, c’est que, de pair avec un plus gros gâteau, tout gain écologique s’accompagnera d’une nouvelle modernisation de la pauvreté et d’une légitimation de la dépendance des pauvres à l’égard dudit gâteau. La croissance économique signifie toujours qu’il en coûte plus aux pauvres pour vivre et qu’ils sont plus étroitement attachés à des biens de consommation durables onéreux. De part et d’autre du « Mur » – tel qu’il existe encore aujourd’hui entre Miami et La Havane – prévaut un système de croyances partagé : des valeurs mesurées par l’argent. Et la masse d’argent disponible pour la redistribution demeure liée à la fiscalité de l’emploi et au chiffre d’affaires. La base matérielle de la justice est donc enchaînée à un produit social qui doit croître.”
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“En conséquence, toute proposition fondée sur les valeurs, c’est-à-dire sur l’acceptation de la société économique, aggrave la fracture historique et nous éloigne de toute redécouverte de la proportionnalité.”
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“On voit clairement que, si le bien-être commun ne repose pas sur un tonos – une certaine tension, une proportion entre les humains et la nature –, l’idée de taxe énergétique, avec d’autres solutions de rechange économiques, tourne à l’utilitarisme adaptatif, à une administration technique systémique ou à des bavardages diplomatiques sur l’environnement.”
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“Une centaine d’années avant la Révolution française a commencé à se perdre la notion de proportion comme idée directrice ou orientation, comme condition pour trouver sa position fondamentale. Jusqu’à aujourd’hui, on n’a guère pris conscience de cette disparition dans l’histoire culturelle. La correspondance entre le haut et le bas, la droite et la gauche, le macro et le micro a été intellectuellement reconnue, les sens la confirmant, jusqu’à la fin du XVIIe siècle. La proportion était aussi un principe directeur pour l’expérience de son corps, d’autrui et des rapports entre sexes. L’espace était simplement compris comme un cosmos familier. Et celui-ci désignait l’ordre des relations dans lequel les choses sont initialement placées. Pour cette relation, cette tension ou cette inclination des choses les unes envers les autres, leur tonos, nous n’avons plus de mot aujourd’hui. On ne saurait même imaginer l’expérience de Dante, au sortir de l’enfer, se réjouissant de l’harmonie de quatre nouvelles étoiles, d’être entré dans le domaine de la justice, de la tempérance, de la force d’âme et de la prudence (Purgatoire, I). De nos jours, on est confiné au symbole positiviste d’un paradigme scientifique.

Cette taxe sur l’énergie nous donne l’occasion d’expliciter l’idée de s’ordonner soi-même comme le monde à travers la proportion. Une telle tentative ne relève pas du romantisme ; elle n’est pas un retour en arrière, et certainement pas un renoncement à la justice sociale. Bien au contraire ! Rappelons que ce tonos a été réduit au silence avec le progrès des Lumières, qu’il a été victime de la mathématisation croissante de la science et du désir de quantifier la justice. Nous sommes donc confrontés à une tâche délicate : retrouver quelque chose comme une oreille perdue, une sensibilité abandonnée. Sans doute la musique peut-elle nous y aider.”
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“C’est la musique qui formait à l’art de la proportionnalité, laquelle incluait une opposition à l’hubris, un solide sens de la modération. La honte qui pouvait en résulter était garante d’un mélange adéquat entre le judicieux et le désir. La musique était le mariage essentiel du beau, du bon et du vrai, un son reflétant le cosmos – non pas essentiellement intérieur ou extérieur, ne représentant pas une norme purement esthétique ou une règle morale abstraite –, instillant à l’auditeur une position ou une attitude distincte qui saisissait la nature du son propre au caractère dorique, un son en accord avec le dialecte propre à cet endroit, et à celui-ci seulement.”
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“Un enfant, de nos jours, ne saurait apprendre ce genre de musique, ne saurait être initié aux résonances de la proportionnalité. Quand bien même l’enfant ne sait pas lire la musique, c’est-à-dire les notes, le son sera une composition de tons existants produits de manière indépendante. La paideia, l’accord du sens commun aux usages d’une communauté, a laissé place à une éducation universaliste. Pendant ce temps, le rêve d’Alexandre – remplacer les États-cités, chacun fondé sur son ethos, par un écoumène grec universel – a nourri le monstrueux désir d’un accord global.

L’exemple du piano permet de montrer clairement tout ce que cela veut dire. Cet instrument n’a pas grand rapport avec un monocorde. Il ne saurait susciter un sens des proportions, parce que c’est une machine qui engendre précisément des vibrations mesurées. Celles-ci entrent dans des octaves qui toutes sont divisées en douze demi-tons également distants. Le piano est aussi accordé à une magnitude invariable : une hauteur de son standard de 440 hertz. L’Antiquité ignorait le concept de note ; elle n’avait aucune idée d’un son de ce type. Le ton indépendant ou solitaire était aussi étranger à la vision du monde de Platon que l’était l’individu – qui nous paraît si naturel. De nos jours, on postule l’existence d’individus.

De surcroît, la longueur du monocorde était arbitraire. Il était conçu pour rendre audibles des correspondances appropriées, non pas des tons atomistiques. De même que les histoires qui se racontaient dans le village de Kohr, la musique était locale. Elle était cohérente, en harmonie avec une communauté conçue comme un ethos, non pas comme un conglomérat d’individus – ce qu’on appelle aujourd’hui une « population ». L’oreille était exercée à entendre la corrélation appropriée au sein d’un mode musical, un son propre à sa région d’origine.”
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“Tout au long du Moyen Âge et jusqu’au XVe siècle, la musique resta l’harmonie entre un ethos et sa proportion. En 1436, à Florence, célébrant la consécration de la nouvelle cathédrale de Sainte-Marie-des-Fleurs, Guillaume Dufay, compositeur du motet de la fête, prit place aux côtés de Filippo Brunelleschi, l’architecte du dôme de l’église. La musique composée pour la circonstance reflétait les proportions de l’édifice, et les voix s’accordaient pareillement à l’espace. Dufay était déjà un compositeur au sens moderne du terme, et Brunelleschi un architecte de la Renaissance, un homme d’expérience et de calculs. Mais Dufay n’utilisait pas encore des tons de taille égale, de même que Brunelleschi ne s’en remettait pas encore aux concepts de la statique – une science alors en plein essor. Pour eux deux, l’ordre cosmique et immanent de toutes choses en relations harmonieuses les unes avec les autres restait la source de la création artistique.”
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“Helmholtz partit d’une oreille à tempérament de distribution égale, et ses expériences « prouvèrent » que cette oreille était créée pour la gamme, fournissant un récepteur gradué. Il modifia ainsi la façon d’entendre, de même que neuf siècles plus tôt la façon de voir avait été changée par les écrits de certains Arabes. Fini le rayon visuel qui sortait de l’œil pour épouser ce qui lui convenait ; le rayon de lumière était plutôt renvoyé par l’objet, projetant la surface de l’objet vu sur la rétine. Depuis l’an mil, l’opsis – la vertu active du regard – a laissé la place à des instructions pour bien voir via l’optique scientifique. De même, en musique, l’équilibre approprié des tensions entre macro- et microcosmos a été remplacé par un artefact esthétique composé de tons dont Helmholtz a proposé la systématisation théorique. De surcroît, les règles de la mécanique et de la physiologie obtenues à travers la résonance acoustique ont été exprimées en intervalles tempérés également distribués.

Jusqu’en plein XVIIe siècle, l’idée de cosmos, déjà familière aux Grecs, resta incontestée. Kosmein veut dire « aligner », qu’il s’agisse de deux armées ou des deux rives d’un fleuve, mais aussi « apparier », qu’il s’agisse du ciel et de la terre ou du monde (macrocosmos) et de l’homme (microcosmos). Cette intelligence cosmique de l’être, désignée sous le nom de « Grande Tradition », a trouvé une fin abrupte. Le cosmos a été mis au rebut.”
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“La fracture historique qui a conduit aux sons tempérés, à l’anatomie mécanique, à l’architecture fonctionnelle et à l’économie génératrice de rareté a trouvé un reflet dans le mode de perception lui-même. Avant l’arrivée de l’idée de température, vers 1670, les gens comprenaient que les sources sont toujours plus chaudes en hiver et plus fraîches en été : on faisait l’expérience d’une proportion. Il n’y avait pas de doute quant à cette perception sensorielle, quand bien même les savants étaient partagés sur le fait de savoir si la krasis – combinaison des humeurs dans la terre en hiver – créait un équilibre cosmique des humeurs, ou si la bonté de la nature était providentiellement maintenue par l’aima mater, qui stabilisait les saisons. L’idée de température et de sa mesure nécessitait d’abord de calibrer sur une échelle à intervalles égaux l’expansion du mercure dans un fin tube de verre – invention vénitienne du XVIIe siècle. De même que l’œil et l’oreille, la perception de soi fut également tempérée. Les gens éprouvèrent le besoin de surveiller leur température et, bien plus tard, de procéder à des check-up complets. Une température de 18°C au-dessus de zéro dans une pièce finit par acquérir une certaine importance dans notre perception du bien-être, de même que la hauteur de son standard de 440 hertz en musique.

C’est ainsi que disparut également le sensus communis, le sens commun ou sens de la communauté. La tâche de la médecine et de la philosophie avait été d’étudier ce sens et d’établir la référence commune trouvée derrière les perceptions de chaque organe des sens. Depuis le XVIIe siècle, ce sens n’a plus été reconnu en médecine comme organe. En jurisprudence, au contraire, il a pris de plus en plus d’importance en tant que faculté innée et infaillible à reconnaître les bons moyens ; dans la common law, cette faculté se manifestait sous la forme d’un jury de pairs appliquant la « règle du common man ». Dans le même temps, cependant, la demande de protection à travers des droits dûment étayés par des systèmes de lois a rendu suspect tout jugement se réclamant du vieux sens commun. Le mot « commun », qui avait à l’origine un sens robuste (quelque chose « qui appartient à la communauté », selon l’Oxford English Dictionary), puis s’était étendu à chaque individu (« les usages communs de chaque homme », Chaucer), en vint à désigner, à la fin du xixe siècle, une personne médiocre ou vulgaire.

Ce ne sont pas seulement la vue et l’ouïe, ni les seuls sens qui furent transformés, mais aussi la nature du désir – le bien disparaissant pour laisser la place à la valeur. En éthique, la valeur évinça largement le bien. Il est vrai que « valeur » est un mot ancien ; d’un sens proche de « dignité », il indiquait ce qui était précieux, en vérité magnifique ; et, très tôt, il indiqua le prix de vente d’un objet. Depuis le début du XVIIIe siècle, la valeur avait eu tous ces usages, et avait donc dénoté ce qui était désirable, utile, et même ce qui était dû ; puis elle supplanta le bien dans le discours. Dans ma jeunesse, elle était simplement du côté positif du zéro. Aujourd’hui, cependant, on a besoin d’un qualificatif : les valeurs peuvent être positives ou négatives. Pour résoudre cette convertibilité, pour la rendre déterminée, il n’est pas de critère stable. Avec les valeurs, tout peut être transposé en tout, de même qu’en musique, avec des tons également tempérés, toute mélodie peut être transposée d’une clé dans une autre. La proportionnalité étant perdue, ni l’harmonie ni la dysharmonie ne conservent la moindre racine dans l’ethos. Le bien, au sens de la propriété chère à Kohr, devient rebattu, si ce n’est relique historique. Il est alors possible de parler de banalité du mal.

En éthique, les valeurs sont aussi opposées à la proportion immanente et concrète que le sont les sons d’Helmholtz. Comme eux, les valeurs vont contre le tonos, la tension spécifique d’une mutualité ou d’une réciprocité. De même qu’avec la séparation du timbre et du ton il est devenu possible de jouer la partition du violon au piano, de même l’éthique des valeurs, avec sa concrétude mal placée, a permis de parler de problèmes humains. Si les gens avaient des problèmes, il n’y avait plus de sens à parler de choix humain. Les gens pouvaient exiger des solutions. Pour les trouver, les valeurs pouvaient être déplacées et affectées de priorité, manipulées et maximisées. Le langage, mais aussi les façons mêmes de penser propres aux mathématiques pouvaient normer le champ des relations humaines. Les algorithmes « purifièrent » la valeur en filtrant la notion d’à-propos, éliminant ainsi le bien de l’éthique.”
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“Kohr a vécu dans la fidélité de l’amitié, et il a servi cette vision en éveillant la sagesse, la sapientia – mot dérivé de la saveur de la nourriture. Il savait que la condition nécessaire de l’amitié n’est pas quelque inclination, mais une certaine lucidité, un sentiment, une certaine sensibilité à ce qui est approprié. Il savait que la perte historique de cette connaissance encourage l’émergence de mutations sociales dans lesquelles on peut désormais reconnaître des monstres. Comment jouer des mélodies grecques au piano ? Autant attendre de la beauté de l’économie !”

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu …

CNRS, Totem et tabous, 2004

… ou qui veut sauver la recherche

par la Coordination Nationale de Répression du Scientisme (CNRS) – octobre 2004

« Les « vérités » de la conception scientifique moderne du monde, bien que démontrables en formules mathématiques et susceptibles de preuves technologiques, ne se prêtent plus à une expression normale dans le langage et la pensée. Lorsque ces « vérités » peuvent s’exprimer en concepts cohérents, on obtient des énoncés « moins absurdes peut-être que cercle triangulaire, mais beaucoup plus que lion ailé » (Erwin Schrödinger). Nous ne savons pas encore si cette situation est définitive. Mais il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d’agir en habitants de l’univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire. En ce cas, tout se passerait comme si notre cerveau, qui constitue la condition matérielle, physique, de nos pensées, ne pouvait plus suivre ce que nous faisons, de sorte que désormais nous aurions vraiment besoin de machines pour penser et parler à notre place. S’il s’avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement possibles, si meurtriers soient-ils. […] S’il est bon, peut-être, de se méfier du jugement politique des savants en tant que savants, ce n’est pas principalement en raison de leur manque de « caractère » (pour n’avoir pas refusé de fabriquer les armes atomiques), ni de leur naïveté (pour n’avoir pas compris qu’une fois ces armes inventées ils seraient les derniers consultés sur leur emploi), c’est en raison précisément de ce fait qu’ils se meuvent dans un monde où le langage a perdu son pouvoir. »
— Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, prologue, (1958)

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« A mesure que notre connaissance des segments et fragments isolables se fait raffinée et microscopique à l’infini, notre faculté de relier les parties entre elles, et de les concentrer en activités rationnelles, continue à disparaître. Jusque dans le domaine le plus restreint de la connaissance, disons les maladies virales dans les voies gastro-intestinales des vers de terre âgés, il est difficile au plus consciencieux érudit de garder la tête hors de l’eau. Afin de faire face au raz-de-marée de la rapide acquisition des connaissances, […] les tenants de la production en série de la connaissance ont créé cent journaux consacrés seulement à des extraits de presse ; et maintenant, l’on a proposé de publier d’autres extraits de ces extraits. Au stade ultime de cette solution particulière, tout ce qui subsistera de l’article scientifique ou érudit d’origine sera un petit bruit vague, au plus un titre et une date, pour indiquer que quelque part, quelqu’un a fait quelque chose, et Dieu sait pourquoi. (…) Il n’y a de cela qu’une génération, il existait encore au sein de l’éducation supérieure une large marge pour l’activité libre et la pensée indépendante. Mais aujourd’hui, la plupart de nos plus grandes institutions académiques sont aussi complètement automatisées qu’une usine de laminage de l’acier ou qu’un réseau téléphonique : la production en série d’articles d’érudition, de découvertes, d’inventions, de brevets d’étudiants, de docteurs en philosophie, de professeurs et de publicité, surtout de publicité !, se poursuit à un taux comparable ; et seuls ceux qui s’identifient avec les buts du système de puissance, pour absurdes qu’ils soient sur le plan humain, sont en ligne pour la promotion, les fortes aides à la recherche, le pouvoir politique et les récompenses financières alloués à ceux qui « marchent avec le système ». »
— Lewis Mumford, Le mythe de la machine, chapitre 7 (« la production en série et l’automation humaine »), (1967)

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu …