CNRS, Totem et tabous, 2004

… ou qui veut sauver la recherche

par la Coordination Nationale de Répression du Scientisme (CNRS) – octobre 2004

« Les « vérités » de la conception scientifique moderne du monde, bien que démontrables en formules mathématiques et susceptibles de preuves technologiques, ne se prêtent plus à une expression normale dans le langage et la pensée. Lorsque ces « vérités » peuvent s’exprimer en concepts cohérents, on obtient des énoncés « moins absurdes peut-être que cercle triangulaire, mais beaucoup plus que lion ailé » (Erwin Schrödinger). Nous ne savons pas encore si cette situation est définitive. Mais il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d’agir en habitants de l’univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c’est-à-dire de penser et d’exprimer, les choses que nous sommes cependant capables de faire. En ce cas, tout se passerait comme si notre cerveau, qui constitue la condition matérielle, physique, de nos pensées, ne pouvait plus suivre ce que nous faisons, de sorte que désormais nous aurions vraiment besoin de machines pour penser et parler à notre place. S’il s’avérait que le savoir (au sens moderne de savoir-faire) et la pensée se sont séparés pour de bon, nous serions bien alors les jouets et les esclaves non pas tant de nos machines que de nos connaissances pratiques, créatures écervelées à la merci de tous les engins techniquement possibles, si meurtriers soient-ils. […] S’il est bon, peut-être, de se méfier du jugement politique des savants en tant que savants, ce n’est pas principalement en raison de leur manque de « caractère » (pour n’avoir pas refusé de fabriquer les armes atomiques), ni de leur naïveté (pour n’avoir pas compris qu’une fois ces armes inventées ils seraient les derniers consultés sur leur emploi), c’est en raison précisément de ce fait qu’ils se meuvent dans un monde où le langage a perdu son pouvoir. »
— Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, prologue, (1958)

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« A mesure que notre connaissance des segments et fragments isolables se fait raffinée et microscopique à l’infini, notre faculté de relier les parties entre elles, et de les concentrer en activités rationnelles, continue à disparaître. Jusque dans le domaine le plus restreint de la connaissance, disons les maladies virales dans les voies gastro-intestinales des vers de terre âgés, il est difficile au plus consciencieux érudit de garder la tête hors de l’eau. Afin de faire face au raz-de-marée de la rapide acquisition des connaissances, […] les tenants de la production en série de la connaissance ont créé cent journaux consacrés seulement à des extraits de presse ; et maintenant, l’on a proposé de publier d’autres extraits de ces extraits. Au stade ultime de cette solution particulière, tout ce qui subsistera de l’article scientifique ou érudit d’origine sera un petit bruit vague, au plus un titre et une date, pour indiquer que quelque part, quelqu’un a fait quelque chose, et Dieu sait pourquoi. (…) Il n’y a de cela qu’une génération, il existait encore au sein de l’éducation supérieure une large marge pour l’activité libre et la pensée indépendante. Mais aujourd’hui, la plupart de nos plus grandes institutions académiques sont aussi complètement automatisées qu’une usine de laminage de l’acier ou qu’un réseau téléphonique : la production en série d’articles d’érudition, de découvertes, d’inventions, de brevets d’étudiants, de docteurs en philosophie, de professeurs et de publicité, surtout de publicité !, se poursuit à un taux comparable ; et seuls ceux qui s’identifient avec les buts du système de puissance, pour absurdes qu’ils soient sur le plan humain, sont en ligne pour la promotion, les fortes aides à la recherche, le pouvoir politique et les récompenses financières alloués à ceux qui « marchent avec le système ». »
— Lewis Mumford, Le mythe de la machine, chapitre 7 (« la production en série et l’automation humaine »), (1967)

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu …

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