Ivan Illich, La sagesse de Leopold Kohr, 1994

Ivan Illich, La sagesse de Leopold Kohr, 1994

par Ivan Illich

“L’économie postule la rareté. Elle traite donc de valeurs et de calculs. Elle ne saurait chercher le bien qui convient à une personne spécifique au sein d’une condition humaine donnée. Où règne la rareté, l’éthique est réduite à des chiffres et à l’utilité. De surcroît, qui manipule les formules mathématiques perd le sens de la nuance éthique et devient moralement sourd.

Dans une vigoureuse tradition qui conduit d’Aristote à Mandeville, l’éthique impliquait une controverse publique autour du bien à poursuivre au sein d’une condition humaine et peut-être acceptée à contrecœur. L’économie, toutefois, requiert l’évaluation des objectifs désirables en situation de rareté. Elle se préoccupe d’optimisation des valeurs ; cela conduit à la création de la société économique moderne, qui assure un carburant apparemment illimité à la civilisation technologique. Une telle civilisation tente de transformer la condition humaine plutôt que de débattre de la nature du bien humain.”
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“Si l’on souhaite inclure l’idéal de justice sociale, il faut un certain type de croissance économique : davantage de produits et davantage de services. Mais ce que les promoteurs de la croissance ne voient pas, c’est que, de pair avec un plus gros gâteau, tout gain écologique s’accompagnera d’une nouvelle modernisation de la pauvreté et d’une légitimation de la dépendance des pauvres à l’égard dudit gâteau. La croissance économique signifie toujours qu’il en coûte plus aux pauvres pour vivre et qu’ils sont plus étroitement attachés à des biens de consommation durables onéreux. De part et d’autre du « Mur » – tel qu’il existe encore aujourd’hui entre Miami et La Havane – prévaut un système de croyances partagé : des valeurs mesurées par l’argent. Et la masse d’argent disponible pour la redistribution demeure liée à la fiscalité de l’emploi et au chiffre d’affaires. La base matérielle de la justice est donc enchaînée à un produit social qui doit croître.”
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“En conséquence, toute proposition fondée sur les valeurs, c’est-à-dire sur l’acceptation de la société économique, aggrave la fracture historique et nous éloigne de toute redécouverte de la proportionnalité.”
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“On voit clairement que, si le bien-être commun ne repose pas sur un tonos – une certaine tension, une proportion entre les humains et la nature –, l’idée de taxe énergétique, avec d’autres solutions de rechange économiques, tourne à l’utilitarisme adaptatif, à une administration technique systémique ou à des bavardages diplomatiques sur l’environnement.”
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“Une centaine d’années avant la Révolution française a commencé à se perdre la notion de proportion comme idée directrice ou orientation, comme condition pour trouver sa position fondamentale. Jusqu’à aujourd’hui, on n’a guère pris conscience de cette disparition dans l’histoire culturelle. La correspondance entre le haut et le bas, la droite et la gauche, le macro et le micro a été intellectuellement reconnue, les sens la confirmant, jusqu’à la fin du XVIIe siècle. La proportion était aussi un principe directeur pour l’expérience de son corps, d’autrui et des rapports entre sexes. L’espace était simplement compris comme un cosmos familier. Et celui-ci désignait l’ordre des relations dans lequel les choses sont initialement placées. Pour cette relation, cette tension ou cette inclination des choses les unes envers les autres, leur tonos, nous n’avons plus de mot aujourd’hui. On ne saurait même imaginer l’expérience de Dante, au sortir de l’enfer, se réjouissant de l’harmonie de quatre nouvelles étoiles, d’être entré dans le domaine de la justice, de la tempérance, de la force d’âme et de la prudence (Purgatoire, I). De nos jours, on est confiné au symbole positiviste d’un paradigme scientifique.

Cette taxe sur l’énergie nous donne l’occasion d’expliciter l’idée de s’ordonner soi-même comme le monde à travers la proportion. Une telle tentative ne relève pas du romantisme ; elle n’est pas un retour en arrière, et certainement pas un renoncement à la justice sociale. Bien au contraire ! Rappelons que ce tonos a été réduit au silence avec le progrès des Lumières, qu’il a été victime de la mathématisation croissante de la science et du désir de quantifier la justice. Nous sommes donc confrontés à une tâche délicate : retrouver quelque chose comme une oreille perdue, une sensibilité abandonnée. Sans doute la musique peut-elle nous y aider.”
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“C’est la musique qui formait à l’art de la proportionnalité, laquelle incluait une opposition à l’hubris, un solide sens de la modération. La honte qui pouvait en résulter était garante d’un mélange adéquat entre le judicieux et le désir. La musique était le mariage essentiel du beau, du bon et du vrai, un son reflétant le cosmos – non pas essentiellement intérieur ou extérieur, ne représentant pas une norme purement esthétique ou une règle morale abstraite –, instillant à l’auditeur une position ou une attitude distincte qui saisissait la nature du son propre au caractère dorique, un son en accord avec le dialecte propre à cet endroit, et à celui-ci seulement.”
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“Un enfant, de nos jours, ne saurait apprendre ce genre de musique, ne saurait être initié aux résonances de la proportionnalité. Quand bien même l’enfant ne sait pas lire la musique, c’est-à-dire les notes, le son sera une composition de tons existants produits de manière indépendante. La paideia, l’accord du sens commun aux usages d’une communauté, a laissé place à une éducation universaliste. Pendant ce temps, le rêve d’Alexandre – remplacer les États-cités, chacun fondé sur son ethos, par un écoumène grec universel – a nourri le monstrueux désir d’un accord global.

L’exemple du piano permet de montrer clairement tout ce que cela veut dire. Cet instrument n’a pas grand rapport avec un monocorde. Il ne saurait susciter un sens des proportions, parce que c’est une machine qui engendre précisément des vibrations mesurées. Celles-ci entrent dans des octaves qui toutes sont divisées en douze demi-tons également distants. Le piano est aussi accordé à une magnitude invariable : une hauteur de son standard de 440 hertz. L’Antiquité ignorait le concept de note ; elle n’avait aucune idée d’un son de ce type. Le ton indépendant ou solitaire était aussi étranger à la vision du monde de Platon que l’était l’individu – qui nous paraît si naturel. De nos jours, on postule l’existence d’individus.

De surcroît, la longueur du monocorde était arbitraire. Il était conçu pour rendre audibles des correspondances appropriées, non pas des tons atomistiques. De même que les histoires qui se racontaient dans le village de Kohr, la musique était locale. Elle était cohérente, en harmonie avec une communauté conçue comme un ethos, non pas comme un conglomérat d’individus – ce qu’on appelle aujourd’hui une « population ». L’oreille était exercée à entendre la corrélation appropriée au sein d’un mode musical, un son propre à sa région d’origine.”
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“Tout au long du Moyen Âge et jusqu’au XVe siècle, la musique resta l’harmonie entre un ethos et sa proportion. En 1436, à Florence, célébrant la consécration de la nouvelle cathédrale de Sainte-Marie-des-Fleurs, Guillaume Dufay, compositeur du motet de la fête, prit place aux côtés de Filippo Brunelleschi, l’architecte du dôme de l’église. La musique composée pour la circonstance reflétait les proportions de l’édifice, et les voix s’accordaient pareillement à l’espace. Dufay était déjà un compositeur au sens moderne du terme, et Brunelleschi un architecte de la Renaissance, un homme d’expérience et de calculs. Mais Dufay n’utilisait pas encore des tons de taille égale, de même que Brunelleschi ne s’en remettait pas encore aux concepts de la statique – une science alors en plein essor. Pour eux deux, l’ordre cosmique et immanent de toutes choses en relations harmonieuses les unes avec les autres restait la source de la création artistique.”
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“Helmholtz partit d’une oreille à tempérament de distribution égale, et ses expériences « prouvèrent » que cette oreille était créée pour la gamme, fournissant un récepteur gradué. Il modifia ainsi la façon d’entendre, de même que neuf siècles plus tôt la façon de voir avait été changée par les écrits de certains Arabes. Fini le rayon visuel qui sortait de l’œil pour épouser ce qui lui convenait ; le rayon de lumière était plutôt renvoyé par l’objet, projetant la surface de l’objet vu sur la rétine. Depuis l’an mil, l’opsis – la vertu active du regard – a laissé la place à des instructions pour bien voir via l’optique scientifique. De même, en musique, l’équilibre approprié des tensions entre macro- et microcosmos a été remplacé par un artefact esthétique composé de tons dont Helmholtz a proposé la systématisation théorique. De surcroît, les règles de la mécanique et de la physiologie obtenues à travers la résonance acoustique ont été exprimées en intervalles tempérés également distribués.

Jusqu’en plein XVIIe siècle, l’idée de cosmos, déjà familière aux Grecs, resta incontestée. Kosmein veut dire « aligner », qu’il s’agisse de deux armées ou des deux rives d’un fleuve, mais aussi « apparier », qu’il s’agisse du ciel et de la terre ou du monde (macrocosmos) et de l’homme (microcosmos). Cette intelligence cosmique de l’être, désignée sous le nom de « Grande Tradition », a trouvé une fin abrupte. Le cosmos a été mis au rebut.”
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“La fracture historique qui a conduit aux sons tempérés, à l’anatomie mécanique, à l’architecture fonctionnelle et à l’économie génératrice de rareté a trouvé un reflet dans le mode de perception lui-même. Avant l’arrivée de l’idée de température, vers 1670, les gens comprenaient que les sources sont toujours plus chaudes en hiver et plus fraîches en été : on faisait l’expérience d’une proportion. Il n’y avait pas de doute quant à cette perception sensorielle, quand bien même les savants étaient partagés sur le fait de savoir si la krasis – combinaison des humeurs dans la terre en hiver – créait un équilibre cosmique des humeurs, ou si la bonté de la nature était providentiellement maintenue par l’aima mater, qui stabilisait les saisons. L’idée de température et de sa mesure nécessitait d’abord de calibrer sur une échelle à intervalles égaux l’expansion du mercure dans un fin tube de verre – invention vénitienne du XVIIe siècle. De même que l’œil et l’oreille, la perception de soi fut également tempérée. Les gens éprouvèrent le besoin de surveiller leur température et, bien plus tard, de procéder à des check-up complets. Une température de 18°C au-dessus de zéro dans une pièce finit par acquérir une certaine importance dans notre perception du bien-être, de même que la hauteur de son standard de 440 hertz en musique.

C’est ainsi que disparut également le sensus communis, le sens commun ou sens de la communauté. La tâche de la médecine et de la philosophie avait été d’étudier ce sens et d’établir la référence commune trouvée derrière les perceptions de chaque organe des sens. Depuis le XVIIe siècle, ce sens n’a plus été reconnu en médecine comme organe. En jurisprudence, au contraire, il a pris de plus en plus d’importance en tant que faculté innée et infaillible à reconnaître les bons moyens ; dans la common law, cette faculté se manifestait sous la forme d’un jury de pairs appliquant la « règle du common man ». Dans le même temps, cependant, la demande de protection à travers des droits dûment étayés par des systèmes de lois a rendu suspect tout jugement se réclamant du vieux sens commun. Le mot « commun », qui avait à l’origine un sens robuste (quelque chose « qui appartient à la communauté », selon l’Oxford English Dictionary), puis s’était étendu à chaque individu (« les usages communs de chaque homme », Chaucer), en vint à désigner, à la fin du xixe siècle, une personne médiocre ou vulgaire.

Ce ne sont pas seulement la vue et l’ouïe, ni les seuls sens qui furent transformés, mais aussi la nature du désir – le bien disparaissant pour laisser la place à la valeur. En éthique, la valeur évinça largement le bien. Il est vrai que « valeur » est un mot ancien ; d’un sens proche de « dignité », il indiquait ce qui était précieux, en vérité magnifique ; et, très tôt, il indiqua le prix de vente d’un objet. Depuis le début du XVIIIe siècle, la valeur avait eu tous ces usages, et avait donc dénoté ce qui était désirable, utile, et même ce qui était dû ; puis elle supplanta le bien dans le discours. Dans ma jeunesse, elle était simplement du côté positif du zéro. Aujourd’hui, cependant, on a besoin d’un qualificatif : les valeurs peuvent être positives ou négatives. Pour résoudre cette convertibilité, pour la rendre déterminée, il n’est pas de critère stable. Avec les valeurs, tout peut être transposé en tout, de même qu’en musique, avec des tons également tempérés, toute mélodie peut être transposée d’une clé dans une autre. La proportionnalité étant perdue, ni l’harmonie ni la dysharmonie ne conservent la moindre racine dans l’ethos. Le bien, au sens de la propriété chère à Kohr, devient rebattu, si ce n’est relique historique. Il est alors possible de parler de banalité du mal.

En éthique, les valeurs sont aussi opposées à la proportion immanente et concrète que le sont les sons d’Helmholtz. Comme eux, les valeurs vont contre le tonos, la tension spécifique d’une mutualité ou d’une réciprocité. De même qu’avec la séparation du timbre et du ton il est devenu possible de jouer la partition du violon au piano, de même l’éthique des valeurs, avec sa concrétude mal placée, a permis de parler de problèmes humains. Si les gens avaient des problèmes, il n’y avait plus de sens à parler de choix humain. Les gens pouvaient exiger des solutions. Pour les trouver, les valeurs pouvaient être déplacées et affectées de priorité, manipulées et maximisées. Le langage, mais aussi les façons mêmes de penser propres aux mathématiques pouvaient normer le champ des relations humaines. Les algorithmes « purifièrent » la valeur en filtrant la notion d’à-propos, éliminant ainsi le bien de l’éthique.”
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“Kohr a vécu dans la fidélité de l’amitié, et il a servi cette vision en éveillant la sagesse, la sapientia – mot dérivé de la saveur de la nourriture. Il savait que la condition nécessaire de l’amitié n’est pas quelque inclination, mais une certaine lucidité, un sentiment, une certaine sensibilité à ce qui est approprié. Il savait que la perte historique de cette connaissance encourage l’émergence de mutations sociales dans lesquelles on peut désormais reconnaître des monstres. Comment jouer des mélodies grecques au piano ? Autant attendre de la beauté de l’économie !”

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu …

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