En méconnaissance de cause, Jean-Marc Lévy-Leblond, 1992

En méconnaissance de cause, 1992

par Jean-Marc Lévy-Leblond

“De la science, nous attendions ses explications et espérions ses applications. Aujourd’hui, nous devons assumer ses implications et affronter ses complications. Car il n’est guère de problèmes parmi les plus graves de ceux que l’humanité doit régler où la science ne soit mêlée – qu’on lui demande de les résoudre, qu’on la consulte pour les éclairer ou qu’on l’accuse de les avoir créés, et souvent le tout ensemble : surpopulation, pollutions diverses, prolifération nucléaire, etc. la liste est aussi longue que banale. Aussi doit-on se demander si les formes démocratiques de l’organisation sociale, en lesquelles nous voulons toujours croire, sont bien à même de répondre à ces défis.”
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“C’est que les conditions économiques et sociales nécessaires à la transformation d’une invention en innovation, d’une découverte en réalisation, ne sont remplies qu’en des temps et lieux bien restreints. Et le contraste est toujours plus grand de nos jours entre ce que l’on pourrait faire en utilisant les ressources scientifiques et techniques et ce que l’on ne peut pas faire faute de moyens financiers et politiques. En finir avec la faim dans le monde ne dépend plus de l’agronomie, éradiquer les maladies parasitaires endémiques n’est plus du ressort de la médecine, vêtir et loger chacun ne relève plus de la science des matériaux. L’on s’en voudrait d’avoir à rappeler ces banalités si tant de prix Nobel ne cherchaient encore à nous persuader que la science et la technologie détiennent les instruments du progrès économique et social – selon les termes de l’appel de Heidelberg déjà cité.”
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“Nous voici donc forcés de reconnaître que seule une vision bien myope dans le temps (la fin du XIXe siècle) et dans l’espace (le monde occidental) a pu nous laisser accroire que l’indéniable progrès scientifique pouvait offrir à la fois un fondement et un exemple à la vérité et à l’efficacité conjointes par quoi nous souhaitions garantir le choix démocratique. C’est que nous avons commis l’erreur banale de considérer comme essentielles et permanentes des qualités circonstancielles et temporaires. […] En leur commune adolescence, oui, science et démocratie avaient partie liée. Il n’y a de liberté, d’égalité et de fraternité que, toujours à regagner, contre les pouvoirs dominants. La science, avant que de réussir son intégration sociale, par ses appels à une raison critique, par ses charges contre des formes de savoir caduques, par l’expression aussi qu’elle permettait à des forces sociales nouvelles, fut une précieuses alliée du mouvement vers la démocratie. Et l’établissement même des premières formes d’État démocratiques (encore que de façon bien limitée…) coïncida avec l’institutionnalisation définitive et généralisée de l’activité scientifique. Elle allait ipso facto perdre l’essentiel de sa force critique et ne plus servir, sur le plan idéologique, que d’alibi aux nouveaux pouvoirs.”
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“Bien au contraire, tant en URSS qu’en Allemagne nazie, certaines disciplines scientifiques ont connu d’intenses développements, généreusement aidées et financées par des États antidémocratiques. Il n’y a pas d’antinomie de principe entre science et totalitarisme, ce siècle l’a prouvé – et pourrait en renforcer encore la démonstration : on suivra avec intérêt les progrès scientifiques des États islamistes intégristes.”
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“Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici de disqualifier la validité ou la pertinence des savoirs produits par d’autres disciplines, mais plutôt de prendre acte du caractère inéluctablement parcellaire, fragile et contingent de toute science et de ses rapports avec les pratiques éventuelles qu’elle fonde. Le monde est complexe, c’est maintenant entendu, et la reconnaissance litanique de cette complexité ne suffira pas à la conjurer : la physique elle-même, en théorisant le chaos, la catastrophe ou la dissipation, ne parviendra ni à récupérer sa superbe d’antan, ni à fonder sur une feinte modestie une « nouvelle alliance » avec la culture. C’est irréversiblement que se sont disjointes les médiations qui semblaient constitutives de l’idée même de science entre description, explication, prédiction, action, et que s’est évaporée la prétention de la science à inspirer et régir la réflexion politique ou philosophique. Mais du coup disparaît en même temps un paradoxe capital qui minait sournoisement la possibilité même de penser avec quelque cohérence les rapports entre le projet démocratique et la quête scientifique.”
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“De fait, si la science était – fût-ce idéalement – source de cette vérité universelle et de cette objectivité absolue à laquelle elle a prétendu, loin de fonder l’idée démocratique, elle en démontrerait l’inanité. Les thuriféraires de la science ont assez insisté eux-mêmes sur la nature censément intrinsèque de sa vérité, indépendante de toute subjectivité, individuelle ou collective. C’est en dépassant le cadre de l’opinion, en refusant la domination de la doxa, que la science est censée produire du vrai incontestable : on peut avoir raison contre tous, et finir par les en convaincre – non par la persuasion, mais par la preuve. On ne vote pas pour décider de la validité d’un théorème, et les lois physiques ne sont pas soumises à ratification par une quelconque Assemblée – telle est en tout cas la vision conventionnelle de la pratique scientifique. Quoi donc de moins démocratique que ces procédures fondées sur la certitude d’une vérité préétablie qui n’est pas à produire mais à découvrir, et qui prétend n’être en rien dépendante des intérêts ou des projets humains ? La démocratie ne se fonde-t-elle pas, à l’inverse, sur la reconnaissance qu’il n’y a pas de vérité politique abstraite et préalable à l’affrontement des opinions ? Le débat démocratique est une technique de décision sociale qui ne prend son sens et sa force qu’une fois admise la large ignorance où nous sommes des tenants et aboutissants de nos comportements collectifs. La vision illuministe de la science, sa conception dogmatique conduisent tout naturellement non au pari démocratique, avec son insécurité permanente, mais à la tranquillité du despotisme éclairé : nul hasard historique si Diderot et Voltaire ont fait la cour de (et à) Catherine et Frédéric (II, l’une et l’autre) – de Russie et de Prusse.”
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“Or la science, mieux vaut s’en réjouir que le déplorer, n’est pas cette source sacrée et infaillible de la vérité théorique et de l’efficacité pratique. Aucune essence épistémologique ne la prémunit contre la multiplicité des contingences et contradictions de toute activité sociale. La spécificité de ses buts et de ses méthodes est assez incontestable pour qu’il ne soit en rien nécessaire de la séparer, au sein d’une tour d’ivoire, des autres faits et gestes de la cité. Si la question de la vérité ou, au moins, de la validité de ses résultats garde un sens autonome et interne à ses pratiques, il n’en va certes pas de même quant à la pertinence de ces mêmes résultats, au choix de ses orientations, aux formes de son organisation, à l’intérêt de ses acteurs (et à leurs intérêts). A ce niveau, elle est soumise à l’emprise directe de l’économique, du social, du politique et de l’idéologique. Mais cette reconnaissance de l’absence d’autonomie de l’activité scientifique à la fois sape l’illusoire caution théorique du projet démocratique et dissipe le réel paradoxe conceptuel auquel il se heurtait. Si la science ne peut plus prétendre inspirer ou guider la démocratie, elle ne peut plus non plus lui être un obstacle. Que le choix démocratique aujourd’hui ait besoin sur nombre de questions d’informations scientifiques ou de moyens techniques, rien de plus évident. Que ces nécessaires expertises soient suffisantes, ou même cruciales, rien de moins certain. Car la science maintenant pose plus de questions qu’elle n’en peut résoudre et élimine plus de fausses réponses qu’elle n’en peut donner de vraies – et cela est déjà beaucoup.”
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“L’illusion de l’expertise ainsi dissipée éloigne la tentation de l’« expertocratie » – néologisme anglo-saxon aussi redoutable que ce qu’il désigne, forme moderne du despotisme (prétendument) éclairé.”
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“Reconnaissons enfin que la démocratie, c’est le pari que, devant nous prononcer en (relative) méconnaissance de cause, la « moins pire » des solutions (suivant l’inéluctable aphorisme churchillien) est de le faire collectivement et d’assumer ensemble les risques de ces décisions. Au principe du projet démocratique, cet énoncé que la conscience prime la compétence 5 Il est curieux de constater les résistances que rencontre cette idée dès lors qu’elle concerne le champ technoscientifique.”
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“On ne me soupçonnera pas, je pense, de négliger l’importance d’un vigoureux développement de la culture collective en matière de science et de technique… Il ne peut être question pour autant d’y subordonner le principe d’un droit de regard et de décision en matière de technoscience, appartenant à la société tout entière, telle qu’elle est, profane et (relativement) ignorante. On n’exige pas des citoyens un brevet de théorie constitutionnelle avant de les laisser voter, ni des jurés de cour d’assises un certificat d’aptitude au droit criminel avant de les consulter. Pourquoi faudrait-il être plus savant en physique qu’en politique pour pouvoir donner son avis sur la construction d’une centrale nucléaire, en biologie qu’en droit pour se prononcer sur un programme industriel de génie génétique ? Loin que l’accroissement du niveau général de culture scientifique et technique de la société soit un préalable à l’extension du projet démocratique à la technoscience, c’est, tout à l’inverse, cette extension qui stimulera cet accroissement : c’est la prime accordée à la conscience qui développera la compétence.”
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“Exiger que l’activité technoscientifique soit désormais explicitement gouvernée par le choix démocratique n’équivaut certes pas à légitimer toute intervention politique arbitraire dans son organisation et son développement. Bien au contraire, ce n’est qu’en acceptant de se plier à la juste règle commune et en renonçant à leur privilège d’extraterritorialité politique (dans les faits bien menacé, d’ailleurs !) que les acteurs de la science et de la technique trouveront les alliances sociales qui leur permettront de sauvegarder la relative autonomie et de retrouver le soutien collectif qui leur sont indispensables. Ils n’ont pas d’autre choix s’ils veulent éviter de devenir, comme Brecht le fait dire à Galilée dans sa prophétique autocritique, « une race de nains inventifs » 7 au service de cette nouvelle forme d’organisation politique – dont l’instauration est déjà bien avancée – que serait, symétrique et équivalente au despotisme éclairé, la démocratie éteinte.”

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu …

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