Jean-Marc Lévy-Leblond : «Il n’y a pas de maîtrise démocratique de la science»

Jean-Marc Lévy-Leblond : «Il n’y a pas de maîtrise démocratique de la science»

par Jean-Marc Lévy-Leblond

“Une des ambitions de mon livre est précisément d’attirer l’attention des jeunes sur cette question, de les persuader que la science a une valeur propre, que son intérêt ne tient pas seulement à son utilité. En mathématiques, combien de bacheliers, dans leur activité professionnelle, vont se servir effectivement de ce qu’ils ont appris ? Cela ne veut pas dire qu’il est inutile d’enseigner les mathématiques, mais qu’il ne faut pas les soumettre à une perspective d’utilité pratique et immédiate. C’est la dimension culturelle de la science que j’essaie de mettre en évidence.”
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“Mais l’inquiétude surgit nécessairement lorsque vous vous mettez à faire vraiment de la science, et pas seulement à mettre en œuvre ce que vous en avez appris. Au niveau Master ou en tout cas Doctorat, vous vous rendez compte que l’activité scientifique est pleine d’incertitudes, que le travail personnel de recherche peut être une source de très grande angoisse, venant non pas tant du fait qu’on ne trouve pas la réponse à telle ou telle question, mais qu’on ne sait même pas s’il s’agit d’une bonne question.”
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“Vous me demandiez tout à l’heure ce qu’est la science pour moi. Je dirais que c’est l’art de transformer les questions jusqu’à ce qu’elles aient des réponses. Je dis « l’art », car la recherche a un côté artisanal. On n’y dispose pas d’une méthodologie fixée une fois pour toutes. C’est la capacité de partir d’une question, de la modifier, de préciser son champ, et d’arriver — dans le meilleur des cas — à une réponse satisfaisante.”
–> “This is the essence of science, you ask an impertinent question and you’re on your way to a pertinent answer. ” (Fox Mulder)
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“On doit donc apprécier la capacité de la science à donner des réponses fermes, et en même temps admettre qu’elle ne donne de réponses que dans un cadre très limité.”
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“Livrés à eux-mêmes, la plupart des jeunes chercheurs connaissent un moment d’angoisse assez intense, une phase fort dépressive, dont on ne parle en général pas. C’est l’un des secrets de métier les mieux gardés. Après avoir été bon élève, tout d’un coup, c’est la découverte de la difficulté, de la butée, de l’échec.”
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“Mais attention ! Il ne suffit pas de souhaiter une meilleure vulgarisation de la science, comme si le problème était exclusivement celui des non-scientifiques. Je crois que le problème est le même pour les scientifiques professionnels et pour les non-scientifiques, car si les professionnels connaissent certes bien leur discipline, y sont souvent d’une compétence remarquable, ils n’ont pas aujourd’hui une vision suffisamment profonde de l’activité scientifique dans toute son ampleur et de ses liens avec le reste de la société. Ils ont donc, au même titre que les profanes, besoin d’une meilleure formation en matière d’histoire des sciences, de philosophie des sciences, de sociologie des sciences, d’économie des sciences…”
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“Mais les scientifiques sont des « gens lambda » comme les autres, ou presque ! « D’où je viens ? », c’est une question lambda typique. « D’où je viens ? Où je vais ? A quoi cela sert tout ça ? Quel est le sens de la vie ? etc. ». Un astrophysicien qui travaille sur la cosmologie, le big bang ou l’origine de la vie, le fait parce qu’il est motivé au départ par ces questions très générales que se posent tous les êtres humains. Pour des raisons qui lui sont propres, tenant à sa singularité personnelle, à son éducation, à son milieu, il cherchera une réponse du côté de la science quand d’autres le feront ailleurs, via la philosophie, l’art, la mystique, etc.”
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“Trouver un équilibre entre le développement de la recherche scientifique pour ses résultats pratiques et défendre en même temps sa portée intellectuelle, culturelle, sans pour autant semer d’illusions sur ses résultats, c’est très difficile et cela demande une bien meilleure compréhension collective de ce qu’est la science. D’où la nécessité de ce que j’appelle une « critique de science ». La critique de science n’est pas — en tout cas pas nécessairement — une critique de la science. Critique de science est à entendre comme critique d’art. C’est ce qui permet d’en comprendre le sens et la portée. Nous sommes loin du compte. La plupart des avancées scientifiques aujourd’hui sont présentées de façon acritique.”
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“La vraie question est en amont encore, c’est une question politique. Quels sont les critères réels du développement des sciences et de la technique aujourd’hui ? Pour être un peu brutal, les critères essentiels aujourd’hui sont soit le profit des grandes firmes multinationales, soit la puissance militaire des états — voire les deux à la fois.

Il n’y a pas aujourd’hui de maitrise démocratique globale du développement de la science. Cette maîtrise est de toute façon faible dans beaucoup d’autres domaines de la vie sociale, mais ici elle est pratiquement nulle. Par exemple, il n’y a jamais eu de débat public en France, ne fut-ce qu’au Parlement, pour discuter du programme nucléaire, civil et militaire, du pays. Les décisions en matière technoscientifique sont prises de façon totalement anti-démocratique, ou mieux, a-démocratique.”
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“Car assimiler les connaissances scientifiques sera d’autant plus facile qu’on comprendra comment elles sont produites.”

Tiré de Sciences Critiques

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