Le salaire de la peur, Groupe Oblomoff, 2009

Le salaire de la peur, 2009

par Groupe Oblomoff

“C’est justement parce que la lutte contre la précarité est cruciale que l’on ne peut se contenter de demander du fric et du service public, ou un CDI, quel qu’il soit. On ne peut pas la réduire à une question de statut et de moyens financiers. Et contrairement à ce qu’on entend partout, on n’en viendra pas à bout en changeant certains paramètres (« augmenter la part de la valeur ajoutée destinée au salariat », « augmenter le nombre de postes de chercheurs », « augmenter le nombre d’allocations de thèses »). C’est la nature même de nos sociétés qui est en jeu, notre manière d’habiter le monde, ce que l’on décide de produire et à quelles fins.”
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“La précarité, ce n’est pas seulement un « emploi aidé », des horaires fluctuant à l’envi et le travail dominical forcé. C’est se demander si le métier qu’on exerce existera encore dans cinq ans ; ne rien laisser derrière soi dont on puisse être fier et où l’on puisse se reconnaître ; ne jamais savoir si les gens que l’on côtoie quotidiennement ne seront pas mutés par leur boîte à l’autre bout du pays, ou du monde ; ne pas reconnaître les lieux où l’on a grandi après le passage des promoteurs et des urbanistes ; se demander s’il faudra faire une FIV (fécondation in vitro) pour avoir un gosse ; craindre la nourriture que l’on mange, l’air que l’on respire ; les conséquences des récentes catastrophes nucléaires ; s’inquiéter des prochains virus ou se douter que les poissons que l’on va pêcher dans la rivière d’à côté ne sont plus comestibles. Ce que traduisent tous ces sentiments, c’est que nous avons perdu toute maîtrise sur notre environnement matériel immédiat, sur ce qui fait la substance de notre vie quotidienne. Et dans cet univers faussement confortable et foncièrement hostile, prospèrent les inclinations les pires de la nature humaine. Survivre, dans le monde du travail et en dehors, passe par la séduction des puissants et l’intimidation des faibles. Chacun se mue en petit tacticien anxieux de sa propre image, s’interdit de dire ce qu’il pense, et bientôt s’interdit de penser.”
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“Comme si le fait d’amasser les bons points retraite dès l’âge de vingt-deux ans était plus important que de défendre un monde où les vieux ne seraient ni une charge pénible, ni un segment de marché. Comme s’il fallait se réjouir du fait que, grâce à la sécurité sociale, une vie entière sous perfusion médicale soit désormais largement accessible, alors que la santé humaine se dégrade. La prise en charge bureaucratique de l’existence n’est qu’un triste substitut de la vie sociale, et sera d’un maigre secours dans un monde de l’obsolescence permanente, des nuisances toujours plus nombreuses et de la rivalité narcissique.”
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“Les savoir-faire agricoles ont été expropriés au profit de l’INRA (Institut National de la Recherche Agronomique) ; notre alimentation à des chaînes de distribution sur lesquelles nous n’avons aucune prise, de même que nous avons délégué la gestion des déchets, de l’eau, l’entretien des espaces naturels et des monuments, jusqu’à notre capacité à nous divertir et à nous représenter le monde, cédée à la télévision d’État puis aux grands groupes médiatiques. Il n’est pas étonnant que chacun ait du mal à se reconnaître dans un monde dont il n’est plus responsable que de manière fictive. Savoir qui l’on est, cela passe aussi par la capacité à façonner son environnement immédiat, à établir soi-même et avec d’autres ses propres besoins. Dans ce monde administré, l’identité se réduit comme peau de chagrin. Il ne reste, pour s’identifier, que la vie intime – largement formatée par le rayonnement de la psychologie de masse et l’emprise du marketing – et le métier que l’on exerce.”
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“Dans une économie fondée sur la croissance, c’est-à-dire sur le changement perpétuel, il est assez logique qu’on ait l’impression d’avoir à courir de plus en plus vite pour rester au même endroit. Et si les craintes se cristallisent sur l’emploi, c’est que, faute de tout le reste, notre existence ne repose plus que là-dessus. Le salariat est devenu notre seul habitat. Au fond, nous le savons bien : pas plus que la précarité ne se résume à un contrat de travail à durée déterminée, l’habitat n’est réductible à la possession d’un trois pièces en banlieue, proche gare et tous commerces. Habiter le monde, cela signifie pouvoir y trouver sa place, s’y situer. C’est avoir des occupations qui aient du sens ; des fréquentations et un lieu de vie qui ne sont pas tributaires d’un mouvement du CAC 40 qui vous obligera à déménager, à quitter ses collègues, son monde. C’est apprendre avec joie que Carrefour a fait faillite, parce qu’on sait cultiver un jardin et récupérer de l’eau de pluie, et que d’autres élèvent des bêtes ; savoir que la vie continuerait même si internet tombait en panne. Par contraste, la grande précarité est une dynamique propre au capitalisme industriel consistant à priver les individus de leurs moyens d’habiter le monde. Il est de plus en plus difficile d’y être, d’en être.”
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“En refusant ces deux termes, ils ont souligné un fait déjà connu, mais qu’il est bon de rappeler à chaque génération : les savoirs universitaires ne relèvent pas d’une quelconque exception culturelle, ils sont subordonnés comme le reste à un impératif de sélection sociale : il faut faire le tri dans la plèbe des futurs employés spécialisés. En montrant que même à l’université, il était impossible de ralentir un tant soit peu la machine pour penser la situation, ils ont prouvé qu’aucun refuge contre la précarité n’était à espérer en amont du monde de la production. Continuons à lâcher les étudiants sur le champ de course, et parions sur les gagnants !”
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“Si les mouvements de contestation sont parfois l’occasion de poser des questions fondamentales, de se rencontrer et, pourquoi pas, de poser les jalons d’une action collective à plus long terme, cela impose de refuser les solutions toutes faites, les programmes alternatifs déjà calibrés pour les prochaines échéances électorales, et de se demander au nom de quoi il vaut la peine de se battre. Et en particulier : Pour quel enseignement ? Pour quelle recherche ? Le moins qu’on puisse dire, c’est que les représentants officiels du mouvement, type SLR-SLU, ne nous y aident guère. Il suffit de les écouter réclamer « un grand plan pluriannuel de recrutement » pour les chercheurs et « de l’emploi dans les services publics », assorti d’une « politique active d’orientation », pour comprendre que le cours actuel du monde ne leur paraît pas devoir être modifié. Ils vont même jusqu’à légitimer l’idée de « marché du travail » avec toutes ses évolutions récentes, expliquant que des formations « très générales » comme celles dispensées par l’université sont une « excellente préparation » à un marché « de plus en plus instable », etc.”
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“Il est encore plus insensé de vouloir lutter contre la précarité en exigeant des emplois de chercheurs. La dénonciation des situations et des traitements dégradants n’a de sens que si l’on s’interroge aussi sur le sens des activités de chacun. Or la science moderne, au travers de ses réalisations, est l’une des principales responsables de la situation présente. En répétant en toute bonne conscience leurs slogans contre la précarité, les chercheurs demandent à être protégés d’une situation qu’ils contribuent eux-mêmes à créer.”
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“N’est-il pas ironique de voir aujourd’hui les chercheurs, ceux-là mêmes qui, en tant que corps de métier, ont toujours œuvré à mesurer l’activité des autres, à la soumettre à des critères de rentabilité, se révolter contre une quantification aveugle de leur propre activité ? Au fil du processus d’industrialisation, la rationalisation des tâches a peu à peu remonté l’échelle sociale. […] Vingt ans plus tard, avec la création de l’Agence d’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (AERES), c’est aux chercheurs que l’on inflige un grand audit destiné à rationaliser la production. Les faiseurs de prolétaires finalement prolétarisés. Les derniers artisans de la société industrielle, si fiers d’avoir parfois conservé une activité stimulante, de ne pas avoir trop de comptes à rendre, de fabriquer eux-mêmes leurs propres outils expérimentaux, les voilà soumis à des vérifications pointilleuses et absurdes, astreints à tant de publications par an. Voilà qu’on veut les amener à l’usine ; ils s’en insurgent, après y avoir conduit tous les autres.”
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“À mesure que les perspectives professionnelles offertes par la société s’amenuisaient, qu’on se savait condamnés à travailler sans plaisir et sans indépendance, sous la surveillance permanente de managers, de patrons, de commissions d’évaluation, les enfants de la bourgeoisie ou du mérite républicain ont accumulé les diplômes, de plus en plus de diplômes, pour se mettre à l’abri des réalités mesquines du marché du travail. Escalader le mât à mesure que le bateau prenait l’eau, pour ne pas être mouillé. Pour beaucoup, la recherche, c’était ça, une manière d’abri contre l’entreprise, ses finalités vulgaires, ses pressions. La contrepartie, c’était de travailler pour l’industrie, parfois directement, le plus souvent de loin en loin, une petite application en passant, mais toujours à distance des platitudes mercantiles, dans une communauté de savoir « libre et autonome ». Désormais les chercheurs se retrouvent recroquevillés en équilibre en haut du mât, et l’eau monte… Il n’y a pas d’en-dehors, il n’y en a jamais eu. La science, elle aussi, repose sur une division des tâches poussée à l’extrême, sur la dissociation entre conscience morale et conscience professionnelle, sur les jeux de pouvoirs, etc. Aucun laboratoire n’échappe à ce qu’il faut désormais appeler des relations normales de travail, faites d’individualisme, de compétition acharnée, de productivisme, d’hypocrisie et d’arrivisme.”
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“Quand la fertilité par les moyens « naturels » est en chute libre, du fait de la toxicité de nos conditions de vie, les croisés de la Technoscience ne peuvent que se frotter les mains, puisque la simple reproduction des familles et de la société passe sous leur dépendance, d’eux et de leurs « innovations » plus ou moins terrifiantes : utérus artificiel, tri génétique des embryons, sperme de synthèse. Ce qui fait de la fécondation artificielle un créneau d’avenir, c’est que nous avons inventé un mode de vie qui ne permet plus aux êtres humains de se reproduire. Le bon sens voudrait qu’un constat aussi inquiétant, qui en dit long sur le type de richesse que nous avons accumulée, nous oblige, littéralement, à faire machine arrière. Au lieu de cela, la science se propose de transférer la reproduction humaine aux laboratoires, selon un mécanisme de fuite en avant désormais familier.”
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“La précarité des statuts, les mauvaises conditions de travail et les rémunérations indécentes en regard des efforts consentis pendant les études : rien ne peut justifier de mêler sa voix à celle des grands pontes de la Big Science. Dire avec eux « Sauvons la Recherche » est purement et simplement indécent au regard de son rôle dans la société actuelle.”
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“Jamais nous n’avons été plus menacés par le chômage, la pénurie et les catastrophes écologiques. Et nous n’avons jamais été aussi vulnérables. Isolés les uns des autres, tributaires des circuits mondiaux de l’agro-alimentaire, dépendants au plan affectif de machines qui deviendraient inutilisables au moindre black-out, et largement ignorants des processus naturels à l’œuvre autour de nous. Dans une telle situation, on peut bien sûr demander une prise en charge renforcée : exiger que l’État – ou l’Europe – finance des biotechnologies pour créer des espèces compatibles avec les substances cancérigènes ; qu’il paie des psychologues pour gérer la détresse suscitée par l’artificialisation croissante de la vie, et des sociologues pour accompagner une nécessaire évolution de nos critères de jugement. Qu’il s’efforce de restaurer le pouvoir d’achat et le plein-emploi en transformant ce qui reste d’activités gratuites en services commerciaux, et en continuant de saccager la nature. Qu’il construise suffisamment de centrales électriques, nucléaires ou autres, pour accompagner la prolifération de l’électronique personnelle ; distribue des bouteilles d’eau minérale en cas de pénurie d’eau potable. On peut même exiger que l’armée intervienne de plus en plus souvent pour nous protéger de nous-mêmes, des autres et des assauts imprévisibles d’une nature déréglée. […] Tout ce qu’il en coûte, c’est d’abandonner notre dignité. Bien au-delà du milieu universitaire, pour les générations qui arrivent aujourd’hui à l’âge adulte, le prix à payer pour avoir de quoi se nourrir, se vêtir et se loger, sans même parler d’aspirations plus élevées, est simplement d’accepter sans mot dire l’absurdité des tâches, toutes les compromissions, ainsi que la collaboration, directe ou indirecte, au saccage et à la destruction. Le salaire de la peur, ça n’est jamais que la servitude.”
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“Personne ne sait précisément ce qui va arriver dans les prochaines années. Mais dans toutes les couches de la société se propage l’intuition de plus en plus claire que nous parcourons en accéléré les derniers chapitres de la civilisation industrielle. Dans ces conditions, à moins de manger son chapeau, il n’y a rien à attendre des institutions et des groupes qui persistent à inscrire leur action dans l’optique d’une survie du capitalisme industriel. Le premier devoir de tout mouvement politique est donc de discréditer la posture gestionnaire, celle qui se prétend « raisonnable » alors qu’elle pose les problèmes dans les mêmes termes que l’oligarchie en place, qu’elle partage avec elle le même imaginaire, la même conception de la vie, la même déraison.”
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“Il ne s’agit pas de gérer mais bien d’interrompre une machinerie de plus en plus folle. C’est d’ailleurs la principale légitimité des blocages en tout genre : interrompre ne serait-ce que temporairement le fonctionnement normal de ce monde est au fond bien plus pragmatique que les programmes de tous les gestionnaires « crédibles » du capitalisme et des mouvements sociaux. […] Une des réussites des mobilisations sporadiques qui agitent depuis quelques temps les universités, et qui en réalité n’en font qu’un, pourrait résider dans la constitution d’un milieu engagé contre le fonctionnement normal de la recherche scientifique.”

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu …

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