Philippe Descola : “Les Achuar traitent les plantes et les animaux comme des personnes”

Philippe Descola : “Les Achuar traitent les plantes et les animaux comme des personnes”

par Philippe Descola

“Pourtant, j’avais conscience qu’il existait des mondes différents du mien. C’est d’ailleurs ce qui m’a fait quitter la philosophie universitaire, qui, à mes yeux, se posait trop de questions sur elle-même et reprenait inlassablement les mêmes problèmes depuis l’Antiquité grecque. Il m’a tout d’un coup semblé préférable d’examiner comment certains peuples répondaient, dans leurs modes de vie, plutôt que dans un discours théorique, aux questions que nous nous posons tous”
—-
“Depuis des millénaires, en effet, les Amérindiens modifient la composition de la forêt. Ils l’ont transformée en macro-jardin, en plantant un peu partout des espèces utiles aux humains. Du coup, lorsqu’ils déforestent, les grands propriétaires terriens dévastent l’Amazonie sur plusieurs plans : ils anéantissent les conditions de vie des peuples locaux ; ils réduisent la biodiversité ; ils détruisent les sols privés du couvert forestier (ce qui entraîne des conséquences en chaîne sur le climat local) ; et ils mettent fin à un système de fabrication de l’environnement tout à fait original.”
—-
“L’animisme est la propension à détecter chez les non-humains – animés ou non animés, c’est-à-dire les oiseaux comme les arbres – une présence, une « âme » si vous voulez, qui permet dans certaines circonstances de communiquer avec eux.

Pour les Achuar, les plantes, les animaux partagent avec nous une « intériorité ». Il est donc possible de communiquer avec eux dans nos rêves ou par des incantations magiques qu’ils chantent mentalement toute la journée. A ceci s’ajoute que chaque catégorie d’être, dans l’animisme, compose son monde en fonction de ses dispositions corporelles : un poisson n’aura pas le même genre de vie qu’un oiseau, un insecte ou un humain. C’est l’association de ces deux caractéristiques, « intériorité » et « dispositions naturelles », qui fondent l’animisme.”
—-
“Chez nous, en effet, seuls les humains ont une intériorité, eux seuls ont la capacité de communiquer avec des symboles. En revanche, côté physique, tous les êtres – humains comme non humains – sont régis par des lois physiques universelles identiques : nous habitons le même « monde », les lois de la nature sont les mêmes pour tous, que l’on soit homme, insecte ou poisson. Entre les Achuar et moi s’exprimaient donc deux façons totalement différentes de considérer les continuités et discontinuités entre l’homme et son environnement.”
—-
“Les plantes sont traitées comme des consanguins (des enfants), alors que les animaux chassés par les hommes sont des beaux-frères. Voir les Achuar traiter les plantes et les animaux comme des personnes m’a bouleversé : ce que j’ai d’abord considéré comme une croyance était en réalité une manière d’être au monde, qui se combinait avec des savoir-faire techniques, agronomique, botanique, éthologique très élaborés.”
—-
“L’habitat est dispersé, donc il n’y a pas à proprement parler de « village ». Il n’y a pas de chef, pas d’Etat, pas de spécialistes des rituels. Chacun est capable de parler avec les non-humains, il n’existe ni divinité, ni culte particulier. Ces groupes ne possèdent en fait aucun des organes permettant de structurer « normalement » les sociétés. Qu’est-ce qui les fait donc tenir ensemble ? Leur lien avec la nature ! Le fait que leur vie sociale s’étend bien au-delà de la communauté des humains compense l’absence d’institutions sociales.”
—-
“L’usage qu’ils faisaient de leur environnement est extrêmement efficace, et ce dernier, c’est vrai, est naturellement productif, avec son abondance de poisson, de gibier, d’insectes, auxquels s’ajoutent les plantes cultivées – entre quarante et cinquante espèces différentes. Mais leur façon de composer le monde n’est pas pour rien dans cet équilibre. Séparer l’homme et la nature, comme nous le faisons en Occident, a transformé cette nature en « ressources », soumises au contrôle des hommes.

Conséquence positive : le monde devient un champ de phénomènes qu’on peut étudier, la science émerge. Mais la nature transformée en « ressources » devient muette, « inanimée », on peut l’utiliser comme bon nous semble, au détriment des autres espèces et, à terme, des humains. Dès le départ, les conditions sont donc réunies pour une dévastation de la planète.”
—-
“Reste que, jusqu’à maintenant, dans les rapports entre humains et non-humains, ce sont toujours les humains qui produisent les normes. Nous aurons accompli un grand pas le jour où nous donnerons des droits non plus seulement aux humains mais à des écosystèmes, c’est-à-dire à des collectifs incluant humains et non-humains, donc à des rapports et plus seulement à des êtres.”
—-
“Les humains font partie d’écosystèmes multiples, car la planète est partout anthropisée, et les relations qu’ils entretiennent avec chacun de ces milieux sont elles-mêmes multiples, certaines positives, d’autres destructrices.

Donner un statut juridique à la dynamique d’un écosystème ferait que les humains ne « posséderaient » plus la nature, ils seraient possédés par elle.”
—-
“C’est en me rendant compte que la question des non-humains est une question politique au premier chef et qu’en introduisant les non-humains dans le collectif humain on peut modifier la façon dont nous pensons la politique dans son ensemble que j’ai modifié mon regard.

J’entends déjà les rires : « On ne va tout de même pas faire siéger des singes au Parlement ? » Mais il ne s’agit pas de cela. Il nous faut simplement concevoir des collectifs dans lesquels les non-humains ne seraient plus exclus. Reconceptualiser le social et le politique est indispensable pour y parvenir. C’est un des projets dans lesquels je souhaite m’engager.”
—-
“On dit toujours : la première vertu des philosophes, c’est leur capacité d’étonnement, et c’est vrai. Mais, pour s’étonner des évidences et sortir du sens commun, un gros travail sur soi est nécessaire. Mon expérience auprès des Achuar a eu ceci de miraculeux qu’elle a changé ma façon de « composer » le monde – et finalement toute ma vie.”

Tiré de Télérama

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s