Science, pouvoir et démocratie, pour une science responsable, Pierre Thuillier, 1997

Science, pouvoir et démocratie, pour une science responsable, 1997

par Pierre Thuillier

“Pour moi, il faut tout d’abord dégager l’idée de responsabilité scientifique de toute connotation strictement morale. Bien sûr, les scientifiques commettent des fautes – je pense notamment aux fraudes et aux expériences faussées –, mais mieux vaut insister sur le fait que la science moderne fait partie intégrante d’un système culturel qui a sa cohérence et sa dynamique propres. Il convient donc de faire preuve de la plus grande prudence pour éviter que soient mis en accusation des gens qui ne le méritent pas. La science n’est pas une force indépendante, tombée du ciel, puissante, rationnelle, elle s’est développée dans la société, engendrant parfois des bienfaits, parfois des catastrophes ; elle est le produit du système, son aboutissement, son chef d’œuvre.”
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“Si les scientifiques sont individuellement capables d’un recul certain sur leur activité, ils tiennent le plus souvent un double langage car, otages du système, ils se doivent d’y participer. Dès lors, peut-on attendre d’eux autre chose que des efforts individuels ?

[…] C’est donc le système qu’il convient de remettre en cause plus que ses acteurs. [Comme si la remise en cause du système ne passait pas d’abord par celle de ses principaux acteurs !] ”
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“Il y a donc une complicité de fait des acteurs de la technoscience dans la promotion des valeurs de profit, de rendement et d’efficacité qui rend la question de la responsabilité si ardue.”
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“Inconsciemment, les scientifiques donnent de l’homme et de la société une image fondée sur une conception mécaniste qui a des conséquences redoutables, car le mouvement induit est mal dominé, que cela soit moralement ou politiquement.”
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“De plus en plus de professeurs éminents s’emparent ainsi de problèmes philosophiques et sociaux et se les approprient, promouvant des discours que tous acceptent, à l’image d’Einstein ou de Monod, qui expliquent que le progrès scientifique est forcément positif, ses mauvais côtés n’étant qu’anecdotiques. Face à un tel discours, le silence complice ou la discipline des idées sont culturellement très graves.

En outre, en raison de leurs méthodes, de leurs idéaux de rationalité et d’objectivité, les scientifiques font régner des méthodes de pensée froide qui répriment l’affect. Claude Bernard lui-même a ainsi déclaré que si la science développe la tête, elle tue le cœur. Le problème est donc profond, d’ordre anthropologique. […]

En conclusion, nous sommes face à un système dont la science est l’un des rouages essentiels, et il faut se demander si les mythes et les tabous qui sont le fondement de cette société scientifique et qui servent parfois à légitimer ses pires aberrations n’ont pas fait leur temps, il fut fécond et joyeux de croire au progrès jadis, mais aujourd’hui la machine s’emballe et embarque chacun dans des impasses : il s’agit d’un problème de culture sur le long terme qui demande une vraie révolution.”

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu …

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