Y’a-t-il des « antiscience » ?

Y’a-t-il des « antiscience » ?

par Fabrice Flipo

“Les hypothèses de travail peuvent être liées aux convictions profondes des scientifiques, en tant que citoyens. Le choix des questions et de l’angle pertinent peut être divers. Il conduit toujours à éclairer certains aspects d’un problème tout en occultant d’autres dimensions. Or, c’est à la totalité du réel, dans sa complexité, qu’a affaire la décision politique. Elle ne peut se prévaloir d’aucune impasse. S’il existe des doutes, un responsable a l’obligation de s’informer. La clause d’ignorance involontaire ou invincible ne peut pas être invoquée sans de solides justifications.”

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“Un scientifique n’est spécialiste que d’une discipline qui ne couvre peut-être pas l’ensemble des dimensions pertinentes du problème. Il peut confondre ses hypothèses de travail avec des certitudes, par exemple omettre de mentionner l’existence, dans son champ, d’écoles concurrentes à la sienne. Il peut être tenté de jouer sur le prestige de la blouse blanche et se poser comme un savant, c’est-à-dire quelqu’un doté d’une grande culture, alors que sa compétence est peut-être étroitement spécialisée. La science procède depuis plus d’un siècle par une division du travail toujours plus poussée, ce qui implique, en retour, de limiter fortement le champ de l’investigation. Le scientifique peut enfin être animé de convictions politiques propres.”
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“Croire pouvoir déduire une décision politique de la seule science, sans passer par l’expertise, s’appelle le scientisme. Croire pouvoir se passer de science et affirmer que tout est politique est l’extrême opposé. L’expertise est un filtre entre le politique et le scientifique.”
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“L’expertise est chargée d’une tâche extrêmement lourde. Elle doit lire tout ce qui est disponible sur la question, déterminer ce qui est à prendre en compte et ce qui doit être laissé de côté, en termes de pertinence ou de délimitation du problème, croiser les différentes informations, évaluer les apports des uns et des autres, etc.

Une expertise de qualité se construit. Elle doit comporter trois qualités essentielles : le pluralisme, la transparence des procédures et la pertinence. Le pluralisme est essentiel. Toutes les thèses en présence doivent pouvoir être entendues. Tous les intérêts doivent pouvoir s’exprimer, mettre en lumière les aspects de la question qui leur semblent importants. Une prise en compte exhaustive implique que les experts ne soient pas engagés dans la défense d’un point de vue bien précis, ou que si tel est le cas le processus fasse droit à tous les experts, permettant d’argumenter tous les points de vue.”
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“Si l’expertise ne respecte pas les règles de la science, c’est parce qu’elle doit appuyer la décision publique. Son travail ne se comprend qu’en rapport avec ce but. Elle ne décide pas, elle éclaire la décision. Pour éclairer la décision, elle doit choisir, au risque de se tromper, quelles sont les connaissances sur lesquelles la décision peut s’appuyer, et quelles sont celles que l’on peut se permettre de négliger. Si l’expertise doit trancher, c’est parce que le politique doit décider.”
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“Tout le monde est contraint de procéder par délégation. C’est donc à la qualité de ses procédures de délégation et de confrontation que l’on peut évaluer la fiabilité de ses informations. En l’occurrence, l’organisme est composé de scientifiques nommés par des États aux intérêts souvent radicalement opposés : la condition de pluralisme est globalement respectée. La transparence est assurée par le haut degré de méfiance des États envers les autres, ainsi que par la société civile et les dizaines de milliers de lecteurs des rapports finaux.

On peut, en revanche, discuter de la pertinence, au sens où le GIEC laisse de côté de nombreuses questions, par exemple, le rôle des idéologies politiques ou les rapports de force. La domination des scientifiques du Nord a longtemps été dénoncée par les pays en développement, la nomination de l’actuel président, Rajendra Pachauri, est le symbole d’évolutions sur ce point.”
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“Science et politique doivent être soigneusement distingués. Ce qui est trompeur est le double sens du mot « science ». Il désigne, d’une part, ce que l’on sait, que l’on peut tenir pour acquis. Mais la science est aussi une activité de recherche où se confrontent des théories divergentes, qui ne sont pas encore tranchées. Les scientifiques peuvent librement confronter leurs idées.”
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“Mais le politique ne peut attendre que les scientifiques soient d’accord pour décider. Émettre des GES ou ne pas en émettre est une décision qui ne peut être différée. Émettre des GES a des implications politiques, économiques, sociales, etc., qui dépassent de très loin ce qu’un scientifique peut savoir, ou même un groupe d’experts tel que le GIEC. C’est à la société qu’il appartient de pouvoir peser les risques. Penser pouvoir passer directement de la science à la décision est ce qu’on appelle le scientisme.”
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“Pour avoir la seule preuve empirique indiscutable du changement climatique, nous devons émettre les GES pendant encore quelques décennies, et mesurer la température. Bref, mener une expérience grandeur réelle avec la planète et ses habitants, ce qui pose évidemment des problèmes éthiques et politiques. On ne gagne rien à faire des raccourcis.”

Tiré de Sciences Critiques

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