Alain Desrosières, L’Argument statistique. Pour une sociologie historique de la quantification (tome I) et Gouverner par les nombres (tome II)

Alain Desrosières, L’Argument statistique. Pour une sociologie historique de la quantification (tome I) et Gouverner par les nombres (tome II). Paris, Presses de l’école des Mines, 2008

par Benjamin Lemoine

“L’appareillage statistique est conçu, se légitime et voit son institutionnalisation se consolider à travers le temps dans l’espace ténu situé entre la science et l’État. En effet, la statistique est fortement associée à la construction de l’État : « le mot lui-même l’indique, la statistik allemande du 18e siècle était une description organisée de l’État, directement destinée au prince. De nos jours encore, la “fiabilité”, ou plutôt la légitimité des statistiques publiques, est fortement liée à deux autorités en général disjointes, celle de la science et celle de l’État » (p. 105, t. I).

L’argument statistique se caractérise par le fait de cumuler en permanence les caractéristiques d’un « outil de preuve », fortement empreint de formalisme mathématique et d’un « outil de coordination », implémenté notamment par les registres administratifs, les enquêtes sur le budget des familles, ou encore les enquêtes de conjoncture : « La légitimité sociale des statisticiens, quand elle parvient à s’imposer, ne provient donc pas de méthodologies formelles encore inexistantes mais de leur capacité à s’insérer dans des projets socio-politiques plus vastes en s’y affirmant comme des points de passage obligés » (p. 44, t. II).”
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“L’ensemble des usages statistiques de cette époque sont traversés par ce que l’auteur identifie comme un usage de la statistique en référence à une métrologie réaliste. C’est la période où les sciences humaines, de la démographie à la sociologie, voient dans la statistique le moyen de se rendre plus scientifiques. Dans ce cadre, la statistique est pensée comme un simple instrument de « mesure » d’une réalité extérieure, préexistante et que l’instrument ne fait que « refléter ». Mais, simultanément et au sein même de cette instrumentation de la quantification et des techniques de l’ingénieur par les sciences humaines, germe une « exigence dite de réflexivité qui conduit à examiner les dimensions historiquement et socialement situées des outils techniques eux-mêmes (notamment pour les nomenclatures) » (p. 292, t. I). Toute l’ambivalence qui traverse l’intérêt de la sociologie pour les formes quantifiées est ici condensée : d’une part, on trouve des sciences humaines en quête de légitimité scientifique, qui cherchent à sortir de la gangue « littéraire » dans laquelle elles se sentent cantonnées et veulent ainsi profiter des bénéfices d’un appareil de preuve statistique, apte à les faire gagner en scientificité et, d’autre part, on voit émerger une sociologie qui s’interroge sur la construction des classements, des catégorisations et des divisions du monde social. C’est cette seconde pente qu’Alain Desrosières a empruntée au cours de son parcours intellectuel, en prenant garde de ne jamais céder au « constructivisme relativiste ».”
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“Selon Desrosières, ce qui intéresse majoritairement le monde social et particulièrement le monde des décideurs politiques, c’est donc que « la raison statistique » fournisse une « banque de données », directement utilisable et maniable à la façon d’une « cartouche de science indiscutable » (p. 77-100, t. I). Et, comme le rappelle le sociologue de la quantification, utilisant le travail de Ian Hacking, la démarche constructiviste, qui consiste à révéler les conventions qui président à l’élaboration des statistiques en les dénaturalisant, est indissociablement un acte politique et scientifique et, en cela, tend à emboîter le pas d’une critique relativiste de la science statistique. Toute la difficulté du métier de sociologue de la quantification consiste à historiciser des formes quantifiées sans pour autant anéantir leur force sociale de point de repère et d’appui argumentatif solide : « Quel langage imaginer qui ne soit ni celui du réalisme métrologique naïf des sciences de la nature (qui est comme le rêve perdu impossible des sciences sociales quantitatives), ni celui d’un constructivisme relativiste, vu comme la négation de la dure réalité d’un monde social dont la description ne relèverait que de l’arbitraire de rapports sociaux contingents orientés par des intérêts particuliers ? » (p. 65, t. I). Une des forces de l’analyse de Desrosières est de ne pas chercher à résoudre in abstracto cette question épistémologique, mais de préférer observer empiriquement comment les tensions sur ces épistémologies contradictoires sont mobilisées et résolues en situation par les acteurs des controverses portant sur les formes quantifiées. Si un tel report sur les acteurs de la tension entre constructivisme et réalisme sur la statistique a le mérite de ne pas trancher dans le vide par une décision du chercheur, ce dualisme apparaît comme une question lancinante qui parcourt et structure l’ensemble des cas exposés dans les deux ouvrages. On peut regretter que la solution, qui consiste à considérer que plus les montages quantifiés sont construits et circulent facilement dans de nombreuses transactions et plus ces derniers sont réels, soit exposée a minima par l’auteur. Au final, les deux ouvrages d’Alain Desrosières inaugurent un programme de recherche prometteur pour la sociologie de la quantification. Et notamment en laissant ouverte la question de la nature et du nombre des participants aux discussions et controverses sur ces assemblages statistiques des démocraties techniques. Controverses dont l’accès, notamment en amont de la chaîne de production, précisément là où se nouent de fortes irréversibilités, semble encore très coûteux et réservé au cercle restreint des initiés des arènes institutionnelles.”

Tiré de Cairn.info

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