Autocritique des statistiques

Autocritique des statistiques

par Jacky Fayolle

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Alain Desrosières

« Au vu de tant de services rendus, personne ne songe à s’en passer. Mais personne non plus, ou presque, ne songe à s’interroger sur leur histoire, et sur les risques de leur pouvoir ».
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“L’ouvrage touche à une grande diversité des pratiques statistiques et de leurs domaines d’application. Le fil directeur, c’est la double histoire de ces pratiques, cognitive et politique, et l’interférence complexe et variable de ces deux composantes. Les statistiques se sont développées comme outil de preuve argumentaire et comme outil de justification des décisions publiques. La convergence équilibrée de ces deux mouvements, en direction d’« un espace cognitif construit à des fins pratiques » dans la perspective idéale d’un État sagement positiviste, est conditionnelle. Elle est vulnérable aux accidents et aux tentations. Lorsque le politique a recouvert le cognitif, l’instrumentalisation de la statistique a pu en faire un rouage clef du fonctionnement économique et social, au détriment de sa vocation cognitive.”
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“L’histoire de la statistique soviétique peut être résumée comme une longue surenchère entre centralisation de l’administration et standardisation des normes, comme une recherche tortueuse et sans fin de la centralisation parfaite sur un espace et dans une société néanmoins affectés de fortes hétérogénéités : la statistique est conçue comme l’outil universel d’objectivation et de comparabilité des résultats des différentes unités économiques et les organes statistiques acquièrent ainsi une compétence normative à l’égard de l’exécution des Plans par ces unités.”
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“La tension entre l’utilitarisme politique et gouvernemental à l’égard de l’information statistique et le positivisme des statisticiens soucieux de se protéger contre les intrusions n’était pas spécifique aux Etats socialistes. En ce domaine, comme en d’autres, le propre de ces Etats est sans doute d’être passé à la limite, face à des questions partagées avec les sociétés capitalistes. L’élaboration statistique est une activité qui n’est pas neutre en ce sens qu’elle ne peut classer et mesurer indépendamment des conventions, des représentations, des normes qui participent aux rapports sociaux d’une époque donnée. C’est là une dépendance sociale fondamentale de l’activité statistique, jusque dans les concepts et les méthodes qui ordonnent l’observation : une manipulation ou falsification directe des chiffres par les autorités politiques mérite toujours d’être dénoncée, mais le problème est autrement complexe lorsque les décisions politiques parviennent à agir sur la réalité sociale des représentations et des normes.”
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“La distinction et la tension maîtrisées entre le cognitif et le politique sont nécessaires à un exercice sain de la connaissance statistique comme de la responsabilité politique. L’exploration nuancée, historique et épistémologique, de cette tension fait tout l’intérêt de l’ouvrage d’Alain Desrosières.”
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!!! “On ne sait pas assez, en effet, que les statisticiens, avant de chiffrer, commencent par classer et définir, ce qui conduit Alain Desrosières à retenir une acception plus riche de la « quantification » que de la « mesure » (je ne suis pas sûr que la terminologie soit idéale) : la mesure mesure ce qui est déjà mesurable, la quantification suppose la définition et la mise en œuvre de « conventions d’équivalence socialement admises » (donc discutables et discutées), préalables aux opérations de mesure. Qui ne considère que les tableaux et les indicateurs chiffrés ne voit qu’une matière « réifiée » : la statistique vivante est attentive aux opérations de classement et de définition qui lui donnent vie. Il arrive que les statisticiens eux-mêmes l’oublient, lorsqu’ils cèdent à la fausse facilité d’un positivisme naïf (j’ai entendu il y a quelque temps un statisticien d’autorité asséner, à propos d’un domaine controversé : « nos chiffres sont bons ! »). La description ne se passe pas de conventions qui, reconnues et assumées, permettent une standardisation consciente de ses principes et de ses limites.” !!!
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!!!! “Dans la pratique des experts utilisateurs de statistiques, le respect d’un minimum épistémologique dans leur mode d’emploi ne va pas de soi : les économistes (y compris trop souvent ceux qui sont pourtant issus du système statistique), les financiers et…les logiciels prêts à l’emploi (comme le remarque judicieusement Alain Desrosières) font parler la statistique comme ils l’entendent : ils passent à la « mise en variable » en négligeant la « mise en nombre » ; ils s’intéressent trop peu aux « données » (terme trompeur en effet !) comme « objets cognitifs et sociaux » ; ils parlent le langage abstrait des variables mises en relation dans un but explicatif mais adoptent un positivisme naïf, comme si la mobilisation des dites données relevait d’une économie de cueillette indifférente à leur mode de production. L’articulation maîtrisée des démarches descriptive et explicative est rare et, lorsqu’elle est absente, c’est un handicap pour l’usage de la statistique comme « pièce argumentative ». Il est frappant de voir comment, dans la crise financière actuelle, les modèles sophistiqués d’évaluation des risques ont été démentis par des évènements échappant à une version triviale de la loi des grands nombres (« normale » en l’occurrence) mobilisée par ces modèles : leur simplisme statistique était le pendant de leur complexité mathématique.” !!!!
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“L’apport des sociologues a été incontestable car la nature de leur discipline les a rendus certainement plus attentifs que les économistes à la manière dont les personnes forment leurs propres catégories de perception et aux effets de retour sur les catégories statistiques. On sent à quel point Alain Desrosières aime cette famille dans la diversité de sa généalogie et de sa descendance : c’est la sienne !”
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“L’important est d’assumer le fait que les conventions qui fondent les constructions statistiques sont le plus souvent ancrées dans les réalités sociales et que, si elles sont en conséquence contestables, elles ne sont pas réductibles à des artifices. La conscience avertie des implications de ces conventions fondatrices pour l’élaboration technique des données facilite la mobilisation raisonnée de ces dernières par des protocoles méthodologiques de nature diverse, à dominante hypothético-déductive, inférentielle ou économétrique. La statistique, dans la diversité de ses sources et de ses usages, ne manque pas de plasticité pour être mobilisée par des protocoles divers, complémentaires ou concurrents. Sur un mode pluraliste, elle participe ainsi à une « co-construction de la pensée, de l’action et de la description ».”
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” Au travers de cette histoire sédimentaire, la statistique participe à la maturation de l’État-Nation comme « espace cognitif commun, observé et décrit à travers des grilles cohérentes ». Elle fournit un « langage commun » appropriable par les acteurs sociaux, dont l’apport est à la fois procédural et substantiel. Ce langage contribue à l’émergence d’un « espace de négociation et de calcul ».”
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“Le moment actuel est particulier : les systèmes modernes d’information statistique, organisés dans un cadre national, sont parvenus, du moins dans les grands pays développés, à une certaine maturité et à une certaine forme d’équilibre ; ils participent à des processus d’harmonisation progressive, qui prolongent, aux échelles régionales et mondiale, la formation des espaces cognitifs communs ; ils s’étendent à de nouveaux champs d’observation et font preuve, non sans réticences ni difficultés, de capacités d’adaptation à des enjeux nouveaux. Mais, en même temps, ils apparaissent fortement déstabilisés (et les statisticiens professionnels souvent décontenancés) par les mutations de nos sociétés. Faut-il y voir un retour en force de la domination des « logiques marchandes », comme le suggère l’ouvrage ? Ce n’est, je pense, pas le seul facteur. Dans des sociétés où la puissance de l’informatique, l’accès généralisé à Internet, la diffusion accrue de la culture statistique aussi diversifient les sources et les usages de l’information quantifiée, la statistique publique est sommée de sortir de sa forteresse, de se montrer plus réactive aux interpellations des acteurs sociaux et de l’opinion publique, d’accepter une certaine concurrence intellectuelle avec des sources privées qui se développent : la validation de l’information statistique passe davantage par cette mise à l’épreuve publique et ne peut reposer uniquement sur la confiance, parfois un peu autiste, des statisticiens publics en la scientificité de leurs outils. Qu’il s’agisse de l’observation de la pauvreté, de l’emploi, du pouvoir d’achat, les manifestations de cette mise à l’épreuve ont été répétées ces dernières années. L’adaptation et l’ouverture de la statistique publique se font, mais dans une certaine douleur.”
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“C’est bien ce trouble profond dont rend compte Alain Desrosières lorsqu’il écrit, dans le chapitre intitulé « Comment fabriquer un espace de commune mesure » qu’aujourd’hui « semblent entrer en concurrence plusieurs langages de réalité, eux-mêmes utilisés par des acteurs sociaux différents, et selon des modalités différentes d’un pays à l’autre ». Au delà de la technique comptable et statistique, c’est la cohésion de nos sociétés qui se trouve dangereusement menacée par ces forces informationnelles centrifuges.”

Tiré de La Vie des Idées

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