Des chiffres en lutte

Des chiffres en lutte

par Olivier Pilmis

“Dans cette perspective, l’un des propos centraux des deux ouvrages est de réaffirmer la nature politique des outils quantitatifs, pour les mettre au service des luttes émancipatrices. Pour reprendre le titre du texte d’A. Desrosières (S, p. 51-66), il s’agit de faire d’un « outil de pouvoir », un « outil de libération ». La réflexion sur les outils de quantification est donc tout autant politique que technique, dès lors qu’il s’agit par exemple de mettre en évidence les conventions sur lesquelles s’appuient les indicateurs numériques, comme dans le cas des indicateurs de richesse alternatifs au seul PIB ou de ceux qui entendent, à l’inverse, donner à voir la pauvreté (S, p. 199-211, p. 233-245). Rappeler la dimension politique de ces questions permet d’éviter que leurs aspects techniques deviennent un rideau de fumée occultant la mise en question des nombres produits. T. M. Porter propose, dans cette perspective, une théorie de « l’ennui » comme mise en scène usant d’éléments techniques pour détourner les regards potentiellement critiques : « Le caractère ennuyeux est le signe qu’il n’y a rien de controversé, pas de zone d’ombre, ou du moins que personne ne s’en rend compte. Les routines techniques font taire le dissensus. L’ennui, c’est ce que mettent en scène les services budgétaires, les corps des ingénieurs ou les grandes banques internationales. Et juste derrière la scène, on peut voir, si l’on regarde, les luttes intenses sur la meilleure façon de quantifier, des luttes qui sapent radicalement la crédulité à l’égard du théâtre de l’objectivité destiné au grand public » (S, p. 261-262).”
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“Le soi-disant réalisme de la politique du chiffre refuse de voir qu’il est aussi, et de façon inconciliable, un constructivisme » (B, p. 145). On peut néanmoins s’étonner que les auteurs renvoient de telles pratiques à l’espèce exclusive de la résistance là où il serait possible d’y voir le triomphe d’outils de quantification derrière lesquels aurait définitivement disparu la réalité que ces mêmes outils sont censés décrire, ou en tout cas que les auteurs n’interrogent pas davantage ces formes paradoxales de résistance par le conformisme.”
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“Les deux ouvrages donnent donc à voir la lutte de deux types de chiffres, les uns reconduisant la domination, et les autres visant à l’émancipation. Ils proposent ipso facto une discussion des rapports de pouvoir qui se nouent autour des enjeux de quantification [8]. L’une des questions centrales est dès lors de savoir « qui a le pouvoir in fine de choisir ces indicateurs, d’en écarter certains, d’en retenir d’autres » (B, p. 21). La démarche même du statactivisme s’attaque à l’un des fondements de l’autorité des chiffres, en rappelant les nécessités d’une démarche constructiviste pour contrecarrer l’illusion de chiffres neutres ne faisant que refléter la réalité. Le pouvoir de certains chiffres se comprend donc par référence à la position de leurs promoteurs et détracteurs, de ceux qui en ont l’initiative et de ceux qui en sont l’objet, dans les rapports de force.”
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“En ce sens, l’opposition aux chiffres, et peut-être plus encore la proposition d’alternatives, sont adossés à la légitimité de ceux qui se lancent dans cette entreprise mais aussi, comme l’écrit A. Desrosières, « des institutions qui fournissent les données sur lesquelles s’appuie [l’argument statistique] » (S, p. 56). Outils de luttes, les chiffres ne se conçoivent pas indépendamment des groupes sociaux qui y recourent. Le rôle des ressources dont disposent les acteurs et, corollaire, leur inégale distribution dans l’espace social apparaît de manière éclatante dans les pérégrinations des indicateurs d’inégalités au sein de la statistique publique, dont B. Sujobert propose une relation (S, p. 213-231).

Tiré de La Vie des Idées

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