Est-il bon, est-il méchant ? Le rôle du nombre dans le gouvernement de la cité néolibérale

Est-il bon, est-il méchant ? Le rôle du nombre dans le gouvernement de la cité néolibérale

par Alain Desrosières

“La tension apparente entre ces deux critiques, l’une hostile à toute commensuration, et la seconde appelant une commensuration adéquate à une autre gouvernementalité, peut être interprétée en termes de philosophie morale, comme une opposition entre un principe déontologique, et un principe téléologique, tels qu’ils sont formulés à propos des questions d’allocation des ressources rares en économie de la santé (Fagot-Largeault 1991). Selon l’un (déontologique), chaque personne a une valeur unique, incommensurable à toute autre. On ne peut mettre en balance la vie d’un vieillard et celle d’un jeune homme. Selon l’autre (téléologique, ou utilitariste), il existe un bien commun supérieur aux individus, justifiant que la collectivité fasse des arbitrages, notamment pour l’affectation des ressources économiques limitées à des besoins de santé publique potentiellement illimités. Si l’économicisme du néolibéralisme pousse irrésistiblement vers le second principe, dont la justification est évidente, la pleine légitimité du premier doit sans cesse être réaffirmée.
Comment résoudre la contradiction entre l’ethos du statisticien et la prise en compte des rétroactions, même quand celles-ci lui apparaissent seulement comme de fâcheux obstacles à sa mission, qu’il pense être de « fournir des reflets non biaisés de la réalité » ? Il n’est pas possible d’isoler un moment de la mesure, qui serait indépendant de ses usages, et notamment des conventions qui sont la première étape de la quantification. Il faudrait désenclaver la formation des statisticiens, en la complétant par des éléments d’histoire, de sciences politiques, et de sociologie de la statistique, de l’économétrie, des probabilités, de la comptabilité et de la gestion. Ce programme, inspiré des acquis des Sciences Studies (Pestre 2006), pourrait faciliter la prise en compte des outils quantitatifs dans les débats sociaux, sans verser ni dans le rejet a priori, ni dans le respect inconditionnel et naïf devant des « faits incontestables parce que quantifiés ».”

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