Les causes et leurs effets, Richard C. Lewontin, 1991

Richard C. Lewontin, Les causes et leurs effets, 1991

“Assurément, il est vrai que l’on ne peut attraper la tuberculose en l’absence du bacille tuberculeux, tout comme on ne peut avoir un cancer du mésothéliome sans avoir ingéré de l’amiante ou des produits similaires. Mais cela ne veux pas dire que la cause de la tuberculose est le bacille tuberculeux, ni que la cause du mésothéliome est l’amiante. Qu’elles sont les conséquences de cette façon de penser pour notre santé ? Supposons que nous remarquions que la tuberculose était une maladie extrêmement répandue dans les misérables ateliers et usines du XIXe siècle, et que le pourcentage de tuberculeux était bien plus faible chez les ruraux et les membres des classes supérieures. Il serait peut-être alors justifié de prétendre que la cause de la tuberculose est le capitalisme sauvage et industriel, et que si nous nous débarrassons de ce système social nous n’aurons plus de soucis avec le bacille tuberculeux. Si nous jetons un œil sur l’histoire de la maladie et de la santé dans l’Europe moderne, cette explication vaut bien celle du bacille.”
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“Revenons maintenant à la tuberculose et aux autres maladies infectieuses qui tuèrent tant de personnes au XIXe siècle et au début du XXe siècle. Un examen des causes de mortalité, répertoriées pour la première fois vers 1830 en Grande-Bretagne et un peu plus tard en Amérique du Nord, montre qu’en fait la plupart des gens mouraient de maladies infectieuses, en particulier de maladies respiratoires. Ils mouraient à cause de la tuberculose, de la diphtérie, de la bronchite, de pneumonies, de la rougeole (les enfants essentiellement), et de la variole. A mesure que l’on avance dans le XIXe siècle, ces maladies ont régulièrement décliné. Les avancées de la médecine ont traité la variole, mais on ne saurait prétendre qu’il s’agisse là des avancées de la médecine moderne, le vaccin ayant été découvert au XVIIIe siècle et ayant commencé à être largement utilisé au début du XIXe siècle. Le taux de mortalité dû à la bronchite, la pneumonie et la tuberculose diminua assez régulièrement pendant le XIXe siècle, sans raison évidente. La théorie microbienne avancée en 1876 par Robert Koch n’eut aucun effet sur le taux de mortalité. Le taux de mortalité lié à ces maladies infectieuses continua à décliner, comme si Koch n’avait jamais existé. Et au moment où fut introduite la thérapie chimique contre la tuberculose, au début du XXe siècle, le taux de mortalité dû à cette maladie avait déjà chuté de 90%.”
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“La régression progressive du taux de mortalité ne fut pas une conséquence de l’hygiène moderne, car les maladies les plus mortelles du XIXe siècle étaient véhiculées par l’air et non par l’eau. Tout ce que l’on peut dire, c’est que l’amélioration de l’alimentation et l’augmentation des salaires réels sont la raison principale de cette régression de la mortalité. Aujourd’hui, dans un pays comme le Brésil, la mortalité varie en fonction du montant du salaire minimum. Au XIXe siècle, et, en Angleterre jusque tard dans le XXe siècle, les hommes qui travaillaient étaient mieux nourris que les femmes au foyer. Souvent, dans une famille urbaine de travailleurs anglais, s’il y avait de la viande, on la gardait pour les hommes. Il y a donc eu des changements sociaux complexes, dont le résultat est que les salaires de la grande masse de la population ont augmenté ; cela s’est traduit par une alimentation de bien meilleure qualité, laquelle est à la base de l’augmentation de notre longévité et de la diminution du taux de mortalité causé par les maladies infectieuses. Aussi, bien que l’on puisse dire que le bacille tuberculeux provoque la tuberculose, il est plus exact de dire que les causes de la tuberculose étaient le capitalisme sauvage du XIXe siècle, non tempéré par les exigences des syndicats et de l’État. Mais l’origine sociale des pathologies ne relève pas des compétences de la biologie, et les étudiants en médecine continuent donc d’apprendre que la cause de la tuberculose est un bacille.”
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“Ces vingt dernières années, en raison justement du déclin des maladies infectieuses en tant que cause importante de morbidité, d’autres explications monocausales aux maladies ont été avancées. Il ne fait aucun doute que les produits polluants et les déchets industriels sont les causes physiologiques immédiates de cancer, de la silicose du mineur, des problèmes pulmonaires des ouvriers du textile et de tout un tas d’autres dommages. De plus, il est tout aussi vrai qu’il se trouve des traces de diverses substances cancérigènes même dans la meilleure nourriture et dans l’eau non contaminée par les pesticides et les herbicides – lesquels rendent malades les agriculteurs qui les répandent. Mais dire que les pesticides causent la mort des agriculteurs ou que les fibres de coton engendrent des maladies pulmonaires chez les ouvriers du textile revient à transformer des objets inanimés en fétiches. Il nous faut faire la distinction entre agents et causes. Les fibres d’amiante et les pesticides sont les agents de maladies et d’invalidités, mais c’est une illusion que de supposer que si nous éliminons ces polluants particuliers, les maladies s’en iront. Car d’autres polluants prendront leur place. Aussi longtemps que les gens seront prisonniers de besoins économiques ou de la régulation étatique de la production et de la consommation de certains biens, un polluant remplacera l’autre. Les agences de régulation ou les services de planification centrale calculent des rapports coût/bénéfices dans le cadre desquels la misère humaine est évaluée au cours du dollar. L’amiante et les fibres de coton ne sont pas les causes du cancer. Ce sont les agents de causes sociales, de formations sociales qui déterminent la nature de nos existences de producteurs et de consommateurs, et ce n’est finalement qu’en transformant ces forces sociales que nous pouvons prendre le problème de la santé à la racine.”
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“Faire résider la puissance causale dans des agents inanimés qui paraissent posséder un pouvoir et une existence propre, plutôt que dans les relations sociales est une des principales mystifications de la science et de ses idéologies.”
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“[Les responsables du système savent bien qu’ils ne peuvent empêcher l’empoisonnement général par quelque réforme ou réglementation que ce soit, aussi se contentent-ils plus modestement de le gérer, c’est-à-dire d’en encadrer les effets en planifiant le nombre de victimes annuelles selon des calculs coûts/bénéfices et des normes « d’acceptabilité sociale ».

Il faudrait donc compléter le raisonnement de Lewontin en disant que notre époque se caractérise, et c’est ce qui la distingue des siècles précédents, par le fait que les agents continuent d’agir même si les causes de leur incidence ont disparues, c’est-à-dire que les agents qu’elle produit deviennent à leur tour des causes qui, aux yeux du public, justifient non pas la réforme ou l’arrêt du système industriel qui en est à l’origine – et donc un changement social radical –, mais au contraire son renforcement, son amélioration et son perfectionnement, c’est-à-dire la fuite en avant dans le développement technologique et la croissance économique. Ainsi, comme le suggèrent insidieusement les publicités des grands groupes industriels en vantant le monde « plus propre, plus sain et plus sûr » que paraît-il leurs départements en « sciences de la vie » nous préparent, demain, il faudra par exemple des thérapies génétiques pour nous adapter à un environnement de plus en plus pollué par les produits industriels et des OGM pour adapter les plantes et les animaux aux conséquences du changement climatique engendré par le développement industriel, etc. Par les désastres qu’il engendre irrémédiablement, le système justifie le maintient – voire la dégradation – des rapports sociaux en même temps que la fuite en avant technologique et la poursuite de la croissance économique. L’industrie de la dépollution est ainsi présentée comme le seul remède à la pollution industrielle…

Par conséquent, il n’est plus forcément réformiste de lutter contre la dissémination des agents, puisque c’est ainsi s’opposer à ce qui a toutes les chances de devenir par la suite une justification supplémentaire du renforcement du système, au nom de la protection de la santé du citoyen-consommateur. Au contraire, une telle lutte doit être comprise comme relevant du « conservatisme ontologique » tel que le définissait Günther Anders :

« Il y a la célèbre formule de Marx : “Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, ce qui importe, c’est de le transformer.” Mais maintenant, elle est dépassée. Aujourd’hui, il ne suffit plus de transformer le monde ; avant tout, il faut le préserver. Ensuite, nous pourrons le transformer, beaucoup, et même d’une façon révolutionnaire. Mais avant tout, nous devons être conservateurs au sens authentique, conservateurs dans un sens qu’aucun homme qui s’affiche comme conservateur n’accepterait. »

Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ?, interview réalisée en 1977 (trad. fr. éd. Allia, 2001).

Être conservateur, au sens révolutionnaire que suggère ici Anders, consiste d’abord à lutter pour la préservation des conditions qui permettent la vie humaine sur Terre. Par là, il faut entendre évidement la préservation des conditions biologiques de la vie (par l’opposition à l’industrie, à l’armement et à la guerre nucléaire, à la pollution chimique et génétique de la nature, à la destruction de l’environnement par l’industrialisation et l’urbanisation de la vie sociale) à partir desquelles, en fait, aucune liberté et aucune autonomie humaines ne sont possibles. Partout où les conditions biologiques de la vie sont dégradées – que ce soit dans les grands centres urbains, les banlieues dortoir ou les campagnes industrialisées ou muséifiées – les hommes sont étranger à cet environnement menaçant et la vie sociale est elle-même appauvrie et corrompue. On voit donc que le problème dépasse de loin les jérémiades écologistes ou citoyennes qui demandent plus de « contrôles » et de « transparence », c’est-à-dire une planification plus rigoureuse du nombre des victimes et de l’étendue des dégâts.

L’industrie produit les marchandises en masse, mais aussi le salariat et la pollution, c’est-à-dire les conditions sociales et environnementales qui font que l’on ne peut plus faire autrement que d’y avoir recours, qui les rendent indispensables à chacun, et avec l’aide de l’État, elle dispense en plus les compensations psychologiques et distractions subjectives (télévision, jeux vidéos, culture en toc, participation citoyenne, etc.) qui permettent de faire oublier la misère de cette existence.

Être conservateur au sens révolutionnaire, aujourd’hui, alors que la rationalisation de l’existence par les prothèses technologiques tend à imposer dans tous les domaines la dépossession des facultés humaines et la soumission à la nécessité économique et industrielle, nous semble pouvoir consister dans la préservation de ces facultés humaines par leur mise en pratique autonome. Il ne faut évidement pas entendre ici les mots de « conservation » et de « préservation » dans un sens muséographique, qui consisterait à retrouver intactes et à maintenir figées les connaissances, les savoir-faire et les pratiques qui ont permis par le passé aux hommes de construire ce qui fut d’abord leur monde – si plein de « défauts » et « d’archaïsmes » fût-il. Ce que la paysannerie et l’artisanat, notamment, ont réalisé à la fois comme productions, rapport à la nature, rapports sociaux et modes de vie contient des éléments dont ont peut utilement s’inspirer aujourd’hui pour commencer de se sauver de la société industrielle, pour sortir un tant soit peu de la dépendance au salariat et à la marchandise à quoi tous ses moyens sont employés à réduire tout le monde.

Il est moins nécessaire en ces questions d’innover radicalement que de re-produire, c’est-à-dire de produire à nouveau, les conditions d’une existence moins soumise à la marchandise en commençant par prendre en main les conditions matérielles de sa propre existence (et l’opposition aux nuisances industrielles peut en être l’occasion et le point de départ) et sur cette base trouver d’autres personnes avec qui s’associer.]”
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“Parfois, les scientifiques emploient une autre formule tout aussi équivoque, ils disent que le gène est le « schéma directeur » d’une protéine, ou la source d’une « information » déterminant la protéine. Pourtant, les protéines ne peuvent être fabriquées sans les gènes et le reste du métabolisme cellulaire. Les uns ne sont pas plus importants que l’autre. Dire des gènes qu’ils sont la « molécule maîtresse » de ce processus est un autre engagement idéologique inconscient : celui qui place l’esprit au dessus du corps, qui valorise le travail intellectuel par rapport au travail manuel, qui dit que l’information vaut plus que l’action.”
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” [D’une certaine manière, cette “auto-reproduction” du brin d’ADN tient lieu pour les biologistes moléculaires d’explication magique qui leur évite d’avoir à étudier et comprendre la capacité des êtres vivants de se reproduire et donc d’avoir à en tenir compte, ce qui leur facilite évidement le travail lorsqu’ils visent justement à la limiter ou à l’éliminer comme avec certains OGM et plus particulièrement avec la technologie dite Terminator.

Plus généralement, le fait que l’ADN est un code qui détermine la composition et la production des protéines a amené très tôt les chercheurs à avancer l’analogie mécaniste qui considère le vivant comme un gigantesque ordinateur dont le génome serait le programme. Le séquençage du génome humain ne pouvant être effectué sans ordinateurs ni une complexe machinerie chimique n’a fait que renforcer la croyance en la vraisemblance de cette analogie qui ainsi a été élevée sans discussion par tous les biologistes moléculaires au rang de théorie générale. En réalité, cette analogie entre gènes et programme d’ordinateur est extrêmement limitée : les gènes ne codent que pour la fabrication des protéines, pour le reste, à savoir les circonstances qui déterminent l’exécution de ce programme, il n’y a rien de commun avec le fonctionnement d’un ordinateur. Dans le métabolisme, il n’y a rien qui, par exemple, s’apparente à un référençage des éléments mis en jeu, comme dans les mémoires informatiques, qui les rendrait immédiatement disponible à un processeur. Il n’y a pas non plus de processeur central effectuant toutes les opérations selon une suite prédéterminée ; les gènes n’ont rien à voir avec un logiciel où les réponses à toutes les situations sont programmées. L’analogie informatique ne permet pas de rendre compte du fait que le métabolisme de la cellule autant que celui de l’organisme, est en totalité un processus de production qui est en même temps son propre objet de production, c’est-à-dire encore une fois un processus permanent de re-production de soi-même.] ”
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“En somme, la propagande ne sert qu’à soutenir la propagande, car ce « soutien psychologique » apporté à quelques personnes d’une manière si dispendieuse, veut en fait signifier pour tout le monde très concrètement ceci : « Continuez à donner pour le Téléthon » et « Continuez à croire dans les progrès de la Science ». Escroquerie et esbroufe ne peuvent se soutenir sans user des procédés complémentaires du chantage aux sentiments et du recours à l’argument d’autorité.”
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“[Dans ce passage, Lewontin emploie sans nuance la notion de « normalité »… pour dénoncer l’absence de « génome de référence », c’est-à-dire l’absence d’être humain « normal » ! En tant que scientifique, il ne s’est pas lui-même dégagé entièrement de certains présupposés idéologiques du langage qu’il veut dénoncer. Dans d’autres passages, par exemple, il emploie le terme de « machinerie » pour qualifier le métabolisme de la cellule, c’est-à-dire qu’il emploie encore la métaphore machiniste qui est à l’origine de ce qu’il dénonce. Il pointe par-là, très justement, les travers du langage scientifique, mais uniquement par le biais des amalgames et des approximations les plus douteuses de certains de ses collègues, non comme le produit du point de vue erroné – mécanique, quantitatif et antihistorique – de la science moderne sur le vivant. Il est vrai que cela impliquerait l’existence, même à l’état embryonnaire, d’une autre forme méthodique et structurée de connaissance qui ne soit pas fondée exclusivement sur l’expérimentation quantitative, l’analyse logique formelle et la synthèse mathématique…]”
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“Le second problème lié au projet de séquençage du génome humain est que l’on prétend qu’en connaissant la configuration moléculaire de nos gènes nous savons tout ce qui importe à notre sujet. C’est considérer que les gènes déterminent l’individu, et que l’individu détermine la société. C’est isoler une altération dans un prétendu gène du cancer comme la cause du cancer, même si l’altération de ce gène peut venir de l’ingestion d’un polluant, lui-même produit par un procédé industriel, lui-même étant une conséquence inévitable d’un investissement financier à 6%. Une fois de plus, la pauvre notion de causalité caractéristique de l’idéologie de la biologie moderne, cette notion qui confond les agents et les causes, nous entraîne dans des directions particulières pour trouver des solutions à nos problèmes.”
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“[Remédier aux causes réelles de l’obésité aurait donc demandé un changement social de grande envergure. Toutes choses qui, impliquant l’exercice d’une volonté politique semblent bien être maintenant totalement hors de portée des sociétés soi-disant les plus « développées ». Le seul remède aux maux qui affectent les hommes dans la société industrielle est donc lui-même un produit de l’industrie, en l’occurrence une molécule « miracle » (en attendant qu’après la mise sur le marché soient découverts ses effets secondaires sur les cobayes humains) : There is no alternative ; Il n’y a pas d’autre politique possible.

Ce médicament, comme beaucoup de produits de l’industrie médico-pharmaceutique, ne permet donc pas de recouvrer la santé – qui consiste dans un équilibre général des facultés humaines –, mais de masquer les symptômes de la maladie ; il ne s’attaque pas aux causes du déséquilibre qui engendre l’obésité, mais cherche à éliminer ses conséquences. Ce que l’on appelle les « dépenses de santé », en constante augmentation dans les pays industrialisés, sont en réalité de plus en plus des dépenses de maladie qui permettent aux gens de continuer à vivre dans des conditions et d’avoir un comportement de plus en plus pathogène et morbide. « Plus rien, aujourd’hui, ne doit être insupportable. »

Un tel progrès technique ne peut en aucun cas engendrer un progrès humain puisque non seulement il n’aide personne à devenir maître de son existence et de ses conditions, mais qu’au contraire il encourage chacun à renoncer à cette maîtrise au profit d’objets techniques (et donc au profit des entreprises industrielles et commerciales qui les mettent sur le marché avec l’encouragement de l’État) censées permettre une “liberté sans responsabilité” – ils donnent l’illusion aux individus qu’ils peuvent par là acquérir la capacité de faire tout et le contraire de tout sans jamais avoir à en subir les conséquences. Cette “liberté de faire n’importe quoi” n’est en réalité qu’une version – magnifiée par la technologie – de la pauvre la liberté de consommer toutes les marchandises, et rien d’autre. Le palliatif technique qui la rend possible sur le moment et en apparence ne fait jamais que reporter les contradictions qu’il prétend éliminer sur une échelle plus étendue, c’est-à-dire en engendrant des nuisances et un abaissement des hommes qui atteint tout le monde.]”
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“Alors pourquoi tant de scientifiques puissants, célèbres, prospères et extrêmement intelligents veulent-ils séquencer le génome humain ? C’est en partie parce qu’ils sont si attachés à l’idéologie de la cause unique qu’ils croient aveuglément en l’efficacité de leurs recherches et ne se posent pas de questions plus compliquées. Une autre partie de la réponse est plus grossière. Participer et contrôler un projet de recherches de plusieurs milliards de dollars et qui durera peut-être 30 ou 50 ans, qui va impliquer le travail quotidien de milliers de techniciens et de petits scientifiques est, aux yeux d’un biologiste ambitieux, une perspective extraordinairement attirante. De grandes carrières vont s’ouvrir, avec à la clef des prix Nobel et des diplômes honorifiques. Ceux qui dirigeront ce projet et qui produiront un volume important de données informatiques à partir du séquençage du génome humain disposeront de postes importants dans l’enseignement et d’immenses laboratoires.

De la prise de conscience des importantes récompenses à venir, en terme de statut social et d’économie, pour les participants à ce projet, est née une puissante opposition. Elle provient du monde de la biologie même, de chercheurs qui pratiquent un autre type de science et dont la carrière et les recherches sont menacées par le détournement vers le séquençage du génome humain de l’argent et des énergies, et de la prise de conscience du public.

Des biologistes qui réfléchissent sur le long terme ont mis en garde contre la terrible désillusion du public qui fera suite à l’achèvement du séquençage. Le public découvrira qu’en dépit des prétentions des spécialistes de la biologie moléculaire, les gens meurent toujours de cancers, de maladies du cœur, d’apoplexies, que les institutions sont toujours pleines de schizophrènes et de maniaco-dépressifs, que la guerre aux drogues n’a pas été gagnée. Beaucoup de scientifiques redoutent qu’en promettant trop de choses, la science ne détruise son image publique et que les gens deviennent cyniques, tout comme, par exemple, ils le sont devenus à propos de la guerre au cancer ou de la guerre à la pauvreté.

Les chercheurs ne sont pas impliqués dans ce combat uniquement en tant qu’universitaires. Parmi les professeurs de biologie moléculaire des universités, un grand nombre sont également des scientifiques ou des actionnaires principaux de firmes de biotechnologie. Cette technologie est une industrie et une source importante d’espoir de profits pour le capital-risque. Le projet de séquençage du génome humain, dans la mesure où il crée de nouvelles technologies au frais de l’État fournira des outils très puissants aux firmes de biotechnologie, qui leur permettront de mettre au point de nouveaux produits à mettre sur le marché. De plus, le succès du projet suscitera une foi plus grande dans les capacités des biotechnologies à produire des choses utiles.

Les « produits dérivés » issus du projet de séquençage du génome humain ne sont pas les seules sources d’immenses profits pour l’industrie des biotechnologies. La mise en œuvre du projet lui-même va consommer des quantités importantes de produits chimiques et de matériels. Des machines qui fabriquent de l’ADN à partir d’échantillons sont produites par des entreprises, et ce sont elles qui séquencent automatiquement l’ADN. Elles consomment toutes sortes de produits chimiques, vendus avec des profits énormes par les sociétés mêmes qui fabriquent ces machines. Le projet de séquençage du génome humain est d’abord du big business. Les milliards de dollars qu’on y dépense vont entrer dans une proportion importante dans les dividendes annuels des entreprises concernées.”

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu…

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