Vers la fin de l’histoire de la statistique ?

Vers la fin de l’histoire de la statistique ?

par Jacky Fayolle

“Pour Alain Supiot, le droit remplit une fonction anthropologique, niée par la réduction de l’être humain à une unité de compte manipulable par le calcul. La civilisation occidentale s’est émancipée de ses fondements religieux pour faire du Droit le lieu d’institution des valeurs de justice qui ordonnent le devoir-être des sociétés. L’individu est assuré de sa personnalité juridique et de son autonomie pratique par l’institution légale de ces valeurs transcendantes. L’État moderne est l’instance hétéronome qui s’impose comme « Tiers garant des identités ». Cette instance règle la vie des contrats civils, domaine privilégié de la quantité et du calcul. La capacité de calcul n’est pas un attribut auto-suffisant de la raison et son exercice légitime suppose la référence à un sens de la mesure ancré dans le Droit. Inspirées par une normativité scientiste, les expériences totalitaires du XXe siècle ont dévalorisé l’idéal d’une société régie par des lois librement adoptées.”
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“C’est une histoire duale, d’ordre cognitif et politique : les statistiques se sont développées comme outil de preuve argumentaire et comme outil de justification des décisions publiques. Aujourd’hui, les politiques publiques se repaissent d’indicateurs statistiques. L’État contemporain est friand de procédures d’étalonnage des performances pour exercer des incitations sur les institutions et les personnes, à l’encontre de l’exercice d’une capacité de jugement argumenté. La suprématie de la gouvernance par les nombres est un risque majeur d’asservissement scientiste des principes juridiques qui ont fondé les démocraties occidentales.”
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“L’État social est déstabilisé par une globalisation marchande qui fait jouer un rôle croissant aux entreprises et donne du poids à d’autres modes de gouvernement que la tradition occidentale. « La forme étatique de solidarité » est mise à mal par le marché total, au risque de replis identitaires supposés protecteurs. Le « délabrement institutionnel » de l’Europe incarne cette dégénérescence de l’idéal juridique, en réduisant l’exercice de l’autorité au maniement de la « machine » du pouvoir, sur le modèle du Léviathan imaginé par Hobbes. L’organisation scientifique du travail, introduite par la société industrielle et poussée à l’extrême par les totalitarismes avant d’être humanisée par l’État-providence, s’étend à l’exercice du pouvoir : c’est le passage du « gouvernement » à la « gouvernance », dont le principe est de programmer la transformation automatique des informations en performances. Cette chute du vocabulaire reflète la réduction de la démocratie à une technique gestionnaire, censée se passer d’instances incarnant la volonté générale.”
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“Le calcul utilitaire des intérêts est censé délivrer un « accord parfait » qui rendrait inutile le rôle de la loi pour surmonter les discordes constitutives de la vie en société. La gouvernance contemporaine par les nombres serait l’aboutissement de cette tentation, inscrite dans la rivalité entre Platon et Aristote : à la fascination des nombres comme fondement de l’ordre, par substitution de la normalité statistique à la légalité, résiste tôt la tradition qui ne croit pas au fondement mathématique de la justice.”
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“La gouvernance par les nombres est un concept générique, qui englobe aussi bien le management contemporain à la performance que la planification soviétique obnubilée par les chiffres de production. Cette gouvernance repose sur « une représentation chiffrée du monde déconnectée de l’expérience » (p. 246) : la carte est substituée au territoire ; la modélisation remplace le réel par sa représentation mathématique ; la réalisation des objectifs devient satisfaction des indicateurs ; le calcul remplace le jugement dans les procédures d’évaluation.”
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“Le caractère générique du concept donne de la force à l’analyse, mais il fait aussi de l’abus des nombres une pente fatale. L’analyse ne différencie pas entre des catégories parentes mais distinctes, dont les usages sont aussi différenciés : les nombres, les mathématiques, le calcul des probabilités, les mesures statistiques, les enquêtes exhaustives ou par sondage, l’analyse descriptive des données, les tests et estimations économétriques. L’illusion numérique prend racine dans l’opacité technique qui serait le propre de tout travail statistique. Alors que la qualification juridique passe par le langage et l’interprétation, la qualification statistique « s’opère dans l’ombre et n’est pas soumise à des règles procédurales comparables à celles de la qualification juridique » (p. 140). Échappant au débat contradictoire, elle reste uniquement maitrisée par les experts de la technique statistique.”
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“Bien sûr, il ne manque pas d’économistes mobilisant sans recul des chiffres dans leurs raisonnements, alors qu’une interrogation sur la production et le sens de ces chiffres amènerait à réviser démonstrations et conclusions. La responsabilité des statisticiens est engagée pour qu’ils informent avec visibilité sur le sens des chiffres qu’ils produisent. Celle des économistes, et d’autres, l’est aussi pour qu’ils interrogent la pertinence des chiffres qu’ils utilisent. La maxime énoncée par Alain Supiot n’est pas tant un axiome indépassable qu’un mauvais réflexe acquis par certains praticiens : « La statistique élabore des énoncés qui échappent à la réflexivité du langage et acquièrent par là même une puissance dogmatique particulière » (p. 141).”
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“Alain Supiot souligne la tentation de substituer la normalité statistique issue de l’observation des faits à la légalité juridique. Pour décrire les caractéristiques d’une population d’individus ou d’évènements, les statisticiens disposent heureusement d’un ensemble de notions dont l’usage pertinent éloigne de cette tentation : les dispersions comptent autant que les moyennes dans cette description ; la loi dite normale n’est pas la seule loi de distribution statistique et pas toujours la plus adaptée pour rendre compte de phénomènes, qui donnent une probabilité significative à des situations extrêmes. Le bon usage de la statistique, c’est la reconnaissance tout autant de la diversité que de la normalité supposée. Et si l’étude d’une distribution fait apparaître la franche domination quantitative d’une caractéristique dans une population, il faut franchir un pas, qui n’est pas d’ordre statistique, pour en faire une norme sociale. L’étude de la distribution des affiliations religieuses de la population française donnera un poids prédominant à l’obédience chrétienne : cette prédominance statistique ne saurait se substituer aux lois laïques, qui ont la préséance comme norme collective. Mobiliser la capacité de la statistique contemporaine à décrire de manière équilibrée des réalités hétérogènes n’est sûrement pas la plus mauvaise façon de parer aux déviances normatives de la gouvernance par les nombres.”
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“La Troisième République française s’est confrontée à l’arbitrage entre les principes d’assistance (aux pauvres, aux malades, aux enfants, aux vieux) et d’assurance, reposant sur la mutualisation volontaire des risques [3]. Les limites éprouvées par l’expérimentation de ces principes ont poussé à des innovations plus radicales. Ce furent en particulier les « lois d’obligation », dans l’entre-deux guerres, qui ont fait obligation aux employeurs de contribuer à la couverture des risques sociaux : la viabilité de la protection sociale a pu s’appuyer sur le passage aux grands nombres pour promouvoir une solidarité financièrement soutenable et socialiser la confiance dans la protection solidaire. Il est bien vrai que « les progrès de la quantification sont ainsi allés de pair avec le projet d’un droit uniforme et universel » (p. 153).”
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“En matière de santé, l’épidémiologie statistique et la singularité personnelle interfèrent : « Les politiques de santé publique doivent en effet tenir compte de la maladie, qui est à la fois un fait social quantifiable et un évènement singulier relevant de la vie privée de chacun » (p. 149). L’équilibre entre ces deux dimensions est un principe raisonnable mais difficile à tenir dans la réalité des pratiques médicales et de la gestion hospitalière. Comme patient, on est intéressé par ce qu’apprend l’épidémiologie sur son cas personnel, mais encore plus par l’attention à ce qui fait la singularité de ce cas : l’examen des nombres ne supplante pas obligatoirement la référence à la personne. La statistique a des fonctions descriptive et analytique qui ne sont pas d’emblée normatives et dont l’exercice peut être mené avec discernement, notamment parce qu’il est juridiquement conditionné. Dans le périmètre normatif, le droit prime.”
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“« La gouvernance par les nombres confère un pouvoir immense à ceux qui concourent à leur fabrication, dès lors que cette fabrication est conçue comme relevant d’un savoir technique échappant à tout débat contradictoire » (p. 240) ; « …le bon usage de la quantification suppose donc un sens de la mesure, que le droit peut contribuer à maintenir ou à restaurer, en imposant le respect du principe du contradictoire dans l’élaboration et l’interprétation des nombres affectés d’une force normative » (p. 412).”

Tiré de La Vie des Idées

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