Crainte et vanité ? La soumission des universitaires à la gestion néolibérale

Crainte et vanité ? La soumission des universitaires à la gestion néolibérale

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“[…] comment se fait-il que les universitaires, disposant pourtant des outils intellectuels et de la protection statutaire pour résister aux sirènes néolibérales, acceptent presque silencieusement de se soumettre au processus de gestionnarisation de l’Université française, c’est-à-dire à une logique basée sur la productivité et la rentabilité contrôlées par des procédures normées et des indicateurs chiffrés de performance.
 
Autrement dit, comment se fait-il que les chercheurs consacrent de moins en moins de temps à des questions proprement scientifiques et de plus en plus à la rédaction de « projets » dont beaucoup n’aboutissent jamais ? Comment se fait-il que les assemblées générales de laboratoire s’éternisent souvent en brainstormings d’agence de communication à la recherche de la meilleure rhétorique pour s’inscrire dans des réseaux, des structures, des axes, des appels ? Comment se fait-il que ceux qui hier étaient voués à critiquer, au sens noble, les innovations rutilantes de la modernité se présentent aujourd’hui comme de simples accompagnateurs du changement social ?”
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“[…] c’est la peur de la mort qui pousse les universitaires à une servitude volontaire face à l’idéologie néolibérale. Nous parlons bien sûr ici d’une peur de la mort symbolique, d’une insécurité névrotique qui se transforme en pulsion de puissance : désir de reconnaissance, désir de jouissance, narcissisme, admiration immature de figures mythiques (grandes revues, pontes, et aujourd’hui critères d’évaluation des publications ou labels d’excellence), et tous les avatars de l’hubris, cette ambition démesurée par laquelle les humains cherchent vainement à s’éloigner de leur propre finitude.”
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“Cette quête de puissance constitue le socle idéologique du néolibéralisme. Son moteur est la recherche de la performance, ou plutôt du « toujours mieux ». Il se fonde sur la croyance en la possibilité d’un progrès illimité qui nous protégerait de notre condition de mortels, insignifiants et éphémères. Le capitalisme productiviste propose ainsi à des individus angoissés par la mort et commandés par leur hubris un modèle qui leur permet de se jeter à corps perdu dans une course à l’existence. Ce modèle s’avère redoutablement efficace pour remplir des objectifs simples et précis comme la production de biens de consommation. Il consiste entre autres à rationaliser les actions, à multiplier les calculs coût/bénéfice, à centraliser les décisions, à spécialiser les éléments productifs, à rendre mobiles et flexibles les individus, à accumuler des richesses, à absorber la concurrence afin d’augmenter la taille des structures et de réduire les coûts, etc.”
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“En premier lieu, la vocation critique de l’Université devrait conduire à n’adhérer aux « innovations » permanentes de la modernité qu’avec circonspection. Elle incite également à n’accorder que peu d’importance aux petites jouissances que constituent les gains, les titres, les places. De son côté, la réflexion scientifique qui consiste à tenter de prendre en considération la complexité des choses ne peut que trouver réductrice une pensée gestionnaire qui voudrait évaluer le monde à l’aide d’indicateurs chiffrés. Le temps long et le recul que demande le travail universitaire s’opposent également aux injonctions de vitesse, d’immédiateté et d’actualité.”
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“En ce qui concerne la paysannerie, Yves Dupont désigne deux mouvements parallèles. D’abord ce qu’il appelle la « hors-solisation », c’est-à-dire l’arrachement à la terre. En éloignant les hommes de leur sol, en détruisant les communautés locales, en privant les individus de la maîtrise complète de leurs conditions de vie, le capitalisme productiviste réintroduit la solitude, l’impuissance et la concurrence dans la vie rurale. Ensuite, la modernité qui a fait sauter le rempart contre l’hubris que constituait la sorcellerie au sein de la paysannerie. En effet, dans la société paysanne d’avant l’industrialisation de masse, celui qui faisait montre de trop d’ambitions personnelles au détriment de la communauté pouvait être frappé de malédictions. Cette sorcellerie agissait comme un système symbolique servant à contenir les pulsions, comme une morale ou une justice immanente qui rappelle aux individus qu’il y a des choses qui ne se font pas.”
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“C’est donc un double mouvement de confrontation à la mort et de libération de l’hubris qui a permis au néolibéralisme de faire tomber le bastion paysan. Qu’en est-il alors pour l’université ?
 
Le mouvement de hors-solisation s’y déroule également : la réduction des fonds fixes et la mise en concurrence des départements, des formations, des laboratoires introduisent la compétition et attisent la peur de disparaître. Mais cette confrontation à la mort, si inquiétante soit-elle, ne devrait pas suffire à faire abdiquer toute une communauté. Encore faut-il libérer les hubris.”
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“Force est de constater avec Yves Dupont que la réponse est à la fois simple et inquiétante : les universitaires ont tout bonnement capitulé. Nous laissons aux plus nécrophobes d’entre nous le fétiche des postes à responsabilité, de la course aux publications, de l’obtention de crédits. Taraudés par notre désir de reconnaissance, nous entrons en servitude volontaire face aux évaluations et à la bureaucratie. Et surtout, nous n’osons pas faire entendre avec clarté et conviction notre morale humaniste et nos analyses critiques.
 
Dans le combat symbolique qui est en cours, dans cette lutte entre deux systèmes culturels, nous sommes pourtant armés pour défendre nos valeurs. La sagesse qui constitue notre rempart contre l’hubris est héritée de plus de 2000 ans de philosophie et de quelques décennies de sciences humaines et sociales. Ses arguments sont forts et peuvent déconstruire ceux de l’adversaire avec autant de rationalité que lui. Plus encore, elle est émancipatrice et devrait nous détacher de nos névroses, de nos blessures narcissiques.
 
Ainsi, nous pouvons argumenter contre la marchandisation de la science. Nous pouvons expliquer que l’éducation ne doit pas être soumise à des impératifs de rentabilité. Nous savons démonter l’ineptie de la mesure de la « productivité » des chercheurs. Nous pouvons exposer les risques de l’inféodation de nos recherches aux modes intellectuelles ou aux seuls besoins des « partenaires économiques ». Nous pouvons affirmer que notre vocation n’est pas d’insérer des étudiants sur le marché de l’emploi mais de transmettre l’héritage culturel qui nous a été légué et dont nous avons la responsabilité. Nous pouvons suggérer que la modération souriante du sage vaut mieux pour le bonheur individuel et collectif que la trouillarde volonté de puissance : le sage trouve bien futile l’orgueil que suscite un curriculum vitae prestigieux.
 
Ajoutons à cela que notre statut qui nous protège largement des pressions extérieures devrait nous pousser aux comportements éthiques : nous sommes libres et indépendants de mener – surtout en sciences humaines et sociales où les besoins de financement peuvent être moindres – des recherches et des enseignements empreints d’utopie. Pourquoi nous en priver ?
 
Aussi, quand le terrifiant spectre de la Mort reviendra nous hanter sous la forme d’un « chercheur produisant » ou d’une de ces injonctions jargonnantes invitant à « la création d’un pôle de compétitivité innovant pour une croissance des réseaux attractifs dans une économie de la connaissance globalisée », rappelons-nous les conseils de l’Upajjhatthana Sutta : contre l’avidité, et quand l’estime de soi flanche, rien ne vaut de méditer une heure sur l’image d’un cadavre d’éléphant en décomposition.”
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