De la domination masculine

De la domination masculine

Par Pierre Bourdieu

“Et j’ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance — ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment.

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau.

On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division (nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique.”
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“Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle-même.”
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“Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants — qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique —, et, par là, d’éterniser, en la ratifiant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de « l’éternel féminin » ?

C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d’aborder ce que l’on a voulu étudier sous les espèces de « l’histoire des femmes » : les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de domination entre les sexes n’obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l’histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à l’histoire ?

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes.”

Tiré du Monde Diplomatique

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Trompeuses métaphores du cancer

Trompeuses métaphores du cancer

Par Marc Billaud, Julie Henry & Pierre Sujobert

Dans La Maladie comme métaphore, en 1979, l’écrivaine américaine Susan Sontag appelait à libérer les maladies graves, et en particulier le cancer, de la profusion des images nocives qui leur sont associées. Près de quarante ans plus tard, la pertinence de son propos est intacte. Les discours sur le cancer véhiculent de manière récurrente des métaphores évoquant la guerre, l’asocialité ou la folie. Alors que nous comprenons de mieux en mieux les mécanismes du développement tumoral et que la cancérologie peut prétendre à devenir une médecine de précision, il est indispensable de procéder à une analyse critique de ces représentations. Car elles distordent la conception que le public se forme de cette maladie, altèrent la perception des patients et influent sur les stratégies thérapeutiques et les politiques de santé publique.

Trois thèmes dominent. D’abord, la cellule maligne apparaît comme une sociopathe qui ne respecte ni les lois régissant la communauté des cellules d’un tissu ni la structure hiérarchique de l’organe. Ayant rompu le dialogue avec ses congénères, elle fait preuve de désobéissance en ignorant les signaux visant à limiter sa multiplication et d’insoumission en refusant de disparaître. De plus, elle accapare les ressources du corps afin d’assouvir sa dépendance toxicomaniaque envers des nutriments essentiels. Enfin, en n’exprimant plus les signes qui lui permettraient d’être reconnue par le système immunitaire, elle se dissimule dans l’organisme et poursuit dans la clandestinité ses opérations de destruction systématique.

Le deuxième type d’images la présente comme une psychopathe qui a rompu tout contact avec ses voisines normales. Son don pour la métamorphose témoigne en outre du trouble profond de son identité. Enfin, la dernière série d’images illustre le caractère nomade et expansionniste de cette cellule qui se joue des frontières et migre sans cesse vers d’autres tissus pour former de nouvelles colonies.

Les caractéristiques servant de support à l’élaboration de ces images correspondent à ce que la recherche nous a appris. Mais ces représentations dessinent le portrait d’une cellule tumorale qui tiendrait à la fois du délinquant, de l’aliéné, du drogué et du migrant. Cet arrière-plan fictionnel des observations scientifiques condense donc de nombreuses peurs sociales, au risque de provoquer les réactions de rejet afférentes. Ainsi que l’a montré Roland Barthes dans ses Mythologies (1957), le mythe fonctionne comme une parole qui naturalise le fait social en le vidant de son contenu historique. Les métaphores du cancer constituent elles aussi des mythologies, mais qui procèdent à l’inverse, puisqu’elles confèrent une signification sociale et politique à un phénomène naturel.

On peut bien sûr concevoir qu’une maladie potentiellement mortelle suscite des images ayant une telle résonance affective. Mais le cancer n’est pas la manifestation d’une contre-nature monstrueuse. C’est plutôt l’expression, sur un versant pathologique, de notre organisation même de créatures pluricellulaires, chez qui la plupart des tissus sont renouvelés en continu par des cellules souches. Les ressorts intimes de cette maladie sont ceux-là mêmes qui nous ont façonnés comme êtres vivants au cours de notre histoire évolutive (1). La cellule cancéreuse n’est pas repliée sur elle-même : elle entretient un dialogue constant avec son micro-environnement et fait preuve d’une étonnante plasticité pour s’adapter aux contraintes physiques et métaboliques restreignant sa multiplication.

Il n’y a évidemment aucun doute sur le fait que cette cellule est de nature pathologique et qu’elle représente une menace mortelle. Mais, en évoquant la dangerosité sociale et la psychopathologie, on sort du cadre des énoncés scientifiques pour recourir à des jugements d’ordre moral appelant la condamnation et l’exclusion. Et, par là, on les étend inévitablement au patient. N’y a-t-il pas déjà une connotation de faute et de honte attachée au fait d’être atteint d’un cancer ? Sinon, pourquoi l’euphémiser en parlant, comme c’est encore souvent le cas, d’une « longue et douloureuse maladie » au lieu de le désigner par son nom ? Il est donc impropre d’utiliser des termes assimilant la cellule cancéreuse à un organisme fou, nomade, atteint d’addiction et proliférant de manière désordonnée.

Ce régime d’images où la cellule maligne est identifiée à l’étranger envahisseur ou au citoyen dangereux impose en corollaire des actions radicales de type militaire. Dans la lignée du National Cancer Act, que le président américain Richard Nixon signa en 1971 en déclarant la « guerre au cancer », les discours médiatiques et sanitaires abondent en formules martiales présentant cette maladie comme un ennemi à exterminer. Ne parle-t-on pas de « campagne » contre le cancer, d’« arsenal » thérapeutique, voire de destruction ciblée avec des « médicaments-missiles » (la magic bullet anglo-saxonne) ? Et, à l’inverse, les concepts développés par les biologistes et les médecins passent dans le vocabulaire politique et militaire. Ainsi, l’armée parle depuis la première guerre du Golfe de frappes « chirurgicales », et on a vu récemment émerger les concepts de « cellule souche terroriste (2) » ou de « métastases terroristes (3) ».

Il faut insister sur l’inadéquation de ces rapprochements (4). D’abord, la guerre suppose l’anéantissement de l’adversaire ou, a minima, sa neutralisation. Or, avec le vieillissement de la population, l’incidence du cancer continuera probablement d’augmenter. Le fait que les citoyens, en vivant plus longtemps, soient davantage exposés à cette maladie doit-il être considéré comme une défaite ? S’il s’agit de combattre le cancer comme on annihile un ennemi, doit-on procéder à des frappes préventives intensives ? Une stratégie médicale visant à éliminer toutes les lésions prémalignes augmente les probabilités de surtraitement, avec des conséquences morbides parfois lourdes, comme c’est le cas, par exemple, pour le cancer de la prostate.

Faut-il détruire une tumeur comme on décime une armée ? Dans ce cas, la clinique nous a appris qu’on favorise en retour la sélection de cellules cancéreuses résistantes au traitement. Cette vision belliciste privilégie ainsi une conception unique des protocoles thérapeutiques, quand d’autres schémas sont proposés aujourd’hui afin de prendre en compte l’adaptation des cellules malignes à la chimiothérapie et de contenir leur expansion. Pour filer la métaphore, prétend-on que les chercheurs en oncologie devraient être des militaires obéissant à une chaîne de commandement et au service d’un seul objectif : concevoir des armes de destruction biologique pour tuer les cellules cancéreuses ? Que devient alors l’aventure intellectuelle qui est au principe même de la science, le jeu avec l’inconnu et la mise en doute des modèles théoriques établis ? Le chercheur doit-il abandonner son ambition de découvrir et la puissance polémique de la raison pour se transformer en fonctionnaire zélé de la défense organique ?

Enfin, la métaphore guerrière échoue aussi à rendre compte de la relation thérapeutique. Même si le patient se bat contre son cancer avec l’aide de l’équipe médicale et s’il lui faut du courage pour faire face à sa maladie, il n’est ni un soldat ni un héros. Il n’est pas aux ordres d’un état-major qui déciderait sans lui. Et il n’y a pas lieu de l’accuser de lâcheté ou de capitulation s’il a peur du pronostic, si la douleur physique l’effraie, s’il a besoin d’être écouté, entouré, rassuré, ou s’il préfère interrompre un traitement devenu inutile. En outre, pour donner un sens à cette maladie qui va bouleverser son existence et, parfois, les valeurs qui l’organisent, il pourra avoir besoin de se l’approprier autrement que sous l’unique figure de l’ennemi étranger. Un travail d’intégration biographique peut être nécessaire afin de faire face aux éventuelles rechutes et au caractère chronique du cancer.

Pourquoi, alors, cette rhétorique revient-elle à la manière d’un refrain, comme dans cet article proclamant que « la guerre contre le cancer doit être mondiale (5) » ? Lorsque Nixon promettait que cette maladie serait vaincue dans les dix ans, cette posture martiale lui permettait, au moment où le conflit au Vietnam faisait rage et sous l’influence de lobbys médicaux et industriels, de rassurer ses administrés : tout était mis en œuvre pour gagner face à un ennemi intérieur en mobilisant — le terme est ici adéquat — la nation au service d’une cause sanitaire (6).

Il n’est pas souhaitable de bannir toutes les métaphores du cancer. Certaines peuvent aider à vulgariser les connaissances et permettre aux patients, voire aux médecins, de se représenter sur un mode symbolique la maladie à laquelle ils font face. Cependant, comme l’écrivait Susan Sontag, « rien n’est plus répressif que d’attribuer une signification à une maladie, cette signification se situant invariablement sur le plan moral ». Chercheurs, soignants, journalistes et politiciens ont, eux, la responsabilité de ne pas user de métaphores militaires ni de diffuser des discours qui font du cancer une figure de l’altérité agrégeant les peurs sociales.”

Tiré du Monde Diplomatique

A Politics of Counting – Putting People Back into Big Data

A Politics of Counting – Putting People Back into Big Data

by Hamish Robertson and Joanne Travaglia

“There is a risk that we are developing an ideological system that insists on the reality of the digital in preference to the analogue. This is partly because big data collection and analysis sits at the core of many surveillance technologies and therefore at the core systems of power and control. The social, political and personal focus on risk so clearly identified by Beck, as the prevailing organizing principle of the 20th century, has developed along with its enabling technologies into a seemingly endless desire for data.

It has become clear that what is missing from this field is a fully-fledged theory of digital political economy. Many information systems still collect highly abstracted and abbreviated data about people for two reasons. First, the process of reduction by definition has always been central to traditional data collection processes. The seemingly basic question of “in which city were you born?” belies the analogue complexity of the answer “St Petersburg/Leningrad/Petrograd/St Petersburg”.”
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“Secondly, the transition from electro-mechanical information systems to fully digital ones has not yet seen a revision of the way database fields rely on negotiated, abbreviated and contested social concepts. While the mechanisms for collecting, storing and even analyzing data have become infinitely more sophisticated, the philosophical, political and economic debates continue. The persistence in 2015, for example, of the linguistically convoluted and largely meaningless “culturally and linguistic diverse backgrounds” as the nomenclature for people from (primarily) non-British, non-Indigenous origins in Australia speaks to the disjuncture in the debate between technology, language and the humanities. The labels matter because they shape our responses and the data supports the labels.

Broad age categories (rather than specific years) are a useful example. Such categories remain routinely utilized in survey tools. Their origins (much like the QWERTY keyboard) remain partly a function of historical necessity. The recognition of the potential value of demographic data emerged at a time when computers were largely human beings utilizing pen and paper. Computation might still have been guided by emerging mathematical and statistical rules but the actual work was done by and repeatedly checked by people, not machines.”
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“This politics of the social has become ingrained in information systems through the categories we use including those associated with social phenomena such as gender, sexuality, ethnicity, disability and so on. These categories are malleable but in an information system they tend to be highly reductive including the field name and the binary “yes or no” common in this particular area. This is one way that past identity politics are carried forward in information systems and analytical assumptions. The need to re-hypothesise social data is essential in this big data era.

But big data approaches don’t share these inherited limitations. The long-standing assumptions behind such traditional methods no longer apply. Now we can easily look for ‘natural’ breaks in the data and analyse accordingly or simply analyse all of the data that was originally collected or go back and re-analyse old data. It is now clearly possible to collect, store and analyse so much more data than could be done in the past. Our inherited concepts and methods need to change to catch up to the technology instead of reducing the data to the technology we once had.

A major problem with ‘big data’ at the moment is this inherited knowledge many people have ranging from basic statistical assumptions on through to what ‘science’ is, that were built on and around these technical constraints. These limitations aren’t shared by big data analytics but the risk is that they persist as normalized knowledge in our information systems and societies.”
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“These issues are political because there is a real importance to inclusion and exclusion in the information systems of contemporary society. Inclusion means an individual or group gets counted, and as such may have access to resources that those who are not counted generally do not. How you are included or excluded also matters. To be included through an extensive range of reductive processes has the capacity to make an individual a digital abstraction in information systems – one barely present in the external world. Being excluded means that the person or group can take on varying degrees of risk from the system because to be excluded is not the same as being ignored. Marginalised groups have a long history of being excluded from official counting systems only to have a great deal of, usually negative, attention paid to them by those same systems. This is Phoenix’s concept of normalized absence and pathologised presence in both theory and practice.”
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“Kitchin, amongst other theorists and critics, argues that information systems and the socio-technical assemblages that implement them are far from neutral. In reality they are politics in motion. This is a key point in the growth of big data processes. Their outcomes will rely on the way people are constituted in such systems via their ‘datafication’. Big data may offer an opportunity to reform the last century or so of social data collection and analysis by providing a broader and deeper source of data. To be truly “big” in both scope and impact, data practitioners must engage with the politics of categorization and therefore with individuals, communities, and social scientists about the origins and “fit” of inherited and emerging data categories. This will be an important political project in its own right.”

from Discover Society

Big data problems we face today can be traced to the social ordering practices of the 19th century

“This situation brings with it a socio-political dimension of interest to us, one in which our understanding of people and our actions on individuals, groups and populations are deeply implicated. The collection of social data had a purpose – understanding and controlling the population in a time of significant social change. To achieve this, new kinds of information and new methods for generating knowledge were required. Many ideas, concepts and categories developed during that first data revolution remain intact today, some uncritically accepted more now than when they were first developed. In this piece we draw out some connections between these two data ‘revolutions’ and the implications for the politics of information in contemporary society. It is clear that many of the problems in this first big data age and, more specifically, their solutions persist down to the present big data era.”
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“These changes in knowledge were facilitated not only by large quantities of new information pouring in from around the world but by shifts in the production, processing and analysis of that information. Many of these methods are still with us including information taxonomies and knowledge trees to name but two. Hacking observed that while social categories are epistemic products their application can have marked ontological effects. Knowledge of the natural world was rapidly applied to the social world and the politicking of social identifies began in earnest, supported by a rising tide of data and analytical methods. Conservatives and social critics alike relied on the production and dissemination of data, both large and small, to support repression and reform. The public inquiry emerged as another 19th century mechanism that persists in the present, with the same general focus – poverty, crime, health and systemic failures.

These new knowledge demands saw some contextual successes, such as in the demographic and statistical sciences, and some failures, such as Babbage’s analytical engine design which was conceived but not completed during his lifetime. In some ways growing academic specialisations created a situation in which what was gained through a narrowing of focus and growth in sub-disciplinary activity was also lost in generalisability. This distinctly Victorian problem endures to the present day despite interdisciplinary projects of various kinds. Floridi writing on the philosophy of big data, has said quite specifically that the real big data problem we face today is less one of the quantity or quality of data or even technical skills but rather one of epistemology.
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“Much of the data collected about human beings by bureaucratic systems has a history not simply of description or even understanding but one of control. Foucault’s power/knowledge nexus is situated in a selection of bureaucratic and institutional forms for this reason. Every deviant or ‘underperforming’ social category is a warrant for action once documented. Consequently a great deal of social data is coercive in nature. Social data is rarely neutral and the persistence of ‘wicked’ social problems illustrates how regulation has been favoured in preference to their solution. That a census or a social survey is a snapshot of the way our societies are regulated is rarely remarked on and instead emphasis is given to the presumed objectivity of the categories and their data. This is the ideology of the small data era in action – the claim that it is science and not society that we are seeing through such instruments.

[…]

The targets of social policy interventions for more than two centuries have essentially been the same categories of people – groups marked as moral outsiders (deviants) in their societies. The collection of data about these categories of people, in particular, was a marked feature of the first big data environment. These categories were operationalised through society’s regulatory processes and institutions including education, the law and of course healthcare. These are the same locations where debates about structure, agency and morality continue to intersect and where the use of data and technology are represented as largely emancipatory. The risk is that ‘big data’ replicates the ideological underpinnings common to much of what has been produced under the small data paradigm.
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“Our question then is how do we go about re-writing the ideological inheritance of that first data revolution? Can we or will we unpack the ideological sequelae of that past revolution during this present one? The initial indicators are not good in that there is a pervasive assumption in this broad interdisciplinary field that reductive categories are both necessary and natural. Our social ordering practices have influenced our social epistemology. We run the risk in the social sciences of perpetuating the ideological victories of the first data revolution as we progress through the second. The need for critical analysis grows apace not just with the production of each new technique or technology but with the uncritical acceptance of the concepts, categories and assumptions that emerged from that first data revolution. That first data revolution proved to be a successful anti-revolutionary response to the numerous threats to social order posed by the incredible changes of the nineteenth century, rather than the Enlightenment emancipation that was promised.
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“Information is not new and nor is data – of whatever order of magnitude. We are in a period that can reasonably be seen as the second ‘big data’ revolution and it is revolutionary because it challenges our accepted understanding of the world and not simply because of the volumes and velocity of data generation in our new digital information technologies. Many social categories were designed to control, coerce and even oppress their targets. The poor, the unmarried mother, the illegitimate child, the black, the unemployed, the disabled, the dependent elderly – none of these social categories of person is a neutral framing of individual or collective circumstances. They are instead a judgement on their place in modernity and material grounds for research, analysis and policy interventions of various kinds. Two centuries after the first big data revolution many of these categories remain with us almost unchanged and, given what we know of their consequences, we have to ask what will be their situation when this second data revolution draws to a close?

Like that first data revolution, this present one also has ambitions for people and their interactions with the new media emerging in its wake. These discussions are useful and necessary because discussion and negotiation are essential in the face of revolution. The responses to revolution in the late 18th and 19th centuries were often violent but we now have better methods available for the maintenance of social order as Foucault’s technologies of the self and Bourdieu’s habitus. Where we see this becoming highly problematic is in the continuity of ideologically informed notions of ourselves and others and the reproduction of such ideologies in and through our new digital environments. Following Floridi, this is a significant epistemic and ethical problem in our current big data era.”

from The London School of Economics and Political Science

Making up people

Making up people

by Ian Hacking

“I have long been interested in classifications of people, in how they affect the people classified, and how the affects on the people in turn change the classifications. We think of many kinds of people as objects of scientific inquiry. Sometimes to control them, as prostitutes, sometimes to help them, as potential suicides. Sometimes to organise and help, but at the same time keep ourselves safe, as the poor or the homeless. Sometimes to change them for their own good and the good of the public, as the obese. Sometimes just to admire, to understand, to encourage and perhaps even to emulate, as (sometimes) geniuses. We think of these kinds of people as definite classes defined by definite properties. As we get to know more about these properties, we will be able to control, help, change, or emulate them better. But it’s not quite like that. They are moving targets because our investigations interact with them, and change them. And since they are changed, they are not quite the same kind of people as before. The target has moved. I call this the ‘looping effect’. Sometimes, our sciences create kinds of people that in a certain sense did not exist before. I call this ‘making up people’.

What sciences? The ones I shall call the human sciences, which, thus understood, include many social sciences, psychology, psychiatry and, speaking loosely, a good deal of clinical medicine. I am only pointing, for not only is my definition vague, but specific sciences should never be defined except for administrative and educational purposes. Living sciences are always crossing borders and borrowing from each other.

The engines used in these sciences are engines of discovery but also engines for making up people. Statistical analysis of classes of people is a fundamental engine. We constantly try to medicalise: doctors tried to medicalise suicide as early as the 1830s. The brains of suicides were dissected to find the hidden cause. More generally, we try to biologise, to recognise a biological foundation for the problems that beset a class of people. More recently, we have hoped to geneticise as much as possible. Thus obesity, once regarded as a problem of incontinence, or weakness of the will, becomes the province of medicine, then of biology, and at present we search for inherited genetic tendencies. A similar story can be told in the search for the criminal personality.

These reflections on the classification of people are a species of nominalism. But traditional nominalism is static. Mine is dynamic; I am interested in how names interact with the named. The first dynamic nominalist may have been Nietzsche. An aphorism in The Gay Science begins: ‘There is something that causes me the greatest difficulty, and continues to do so without relief: unspeakably more depends on what things are called than on what they are.’ It ends: ‘Creating new names and assessments and apparent truths is enough to create new ‘things’.’ Making up people would be a special case of this phenomenon.”

from Generation Online

The Politics of Data: The rising prominence of a data-centric approach to scientific research

The Politics of Data: The rising prominence of a data-centric approach to scientific research

by Sabina Leonelli and Louise Bezuidenhout

” […] contemporary manifestations of big data have distinctive features that relate to the technologies, institutions and governance structures of the contemporary scientific world.

For instance, this approach is typically associated to the emergence of large-scale, multi-national networks of scientists; to a strong emphasis on the importance of sharing data and regarding them as valuable research outputs in and of themselves, regardless of whether or not they have yet been used as evidence for a given discovery; the institutionalization of procedures and norms for data dissemination through the Open Science and Open Data movements, and policies such as those recently adopted by Research Councils UK and key research funders such as the European Research Council, the Wellcome Trust and the Gates Foundation; and the development of instruments, building on digital technologies and web services, that facilitate the production and dissemination of data with a speed and geographical reach as yet unseen in the history of science.

This peculiar conjuncture of institutional, socio-political, economic and technological developments have considerably increased international debate over processes of data production, dissemination and interpretation within science and beyond. This level of reflexivity over data practices is arguably the most novel and interesting aspect of contemporary debates over big data. What we are witnessing is thus not the emergence of a wholly new research paradigm dealing with hitherto unseen types of data, but rather the rising prominence of a data-centric approach to scientific research, where concerns over data sharing and use in the long term take precedence over immediate attempts to analyze data.

Thus conceptualized, data centrism raises fundamental epistemological issues, which are deeply intertwined with the political challenges posed by big data. […] Philosophical analysis can help to address these questions in ways that inform both current data practices and the ways in which have been conceptualized within the social science and humanities, as well as by policy bodies and other institutions.”
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“Scientific research is often presented as the most systematic set of efforts in the contemporary world aimed to critically explore and debate what constitutes acceptable and sufficient evidence for any given belief about reality. The very term ‘data’ comes from the Latin ‘given’, and indeed data are meant to document as faithfully and objectively as possible whatever entities or processes are being investigated. And yet, data collection is always steeped in a specific way of understanding the world and constrained by given material and social conditions, and the resulting data are therefore marked by the historical circumstances through which they were generated: what constitutes trustworthy or sufficient data changes across time and space, making it impossible to ever assemble a complete and intrinsically reliable dataset.”
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“This landscape makes the study of data into an excellent entry point to reflect on the activities and claims associated to the idea of scientific knowledge, and the implications of existing conceptualisations of various forms of knowledge production and use.”
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“From these interviews it became evident that there were a range of material and social aspects of their research environment that played significant roles in their overall data engagement activities.”
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“Such research clearly demonstrates the importance of scrutinizing all processes involved in data engagement and to recognize the role that research environments play in not only the creation of data, but also their selection, presentation and dissemination. How scientists perceive their research environments, what they recognize as strengths and limitations, and what in these environments pose material or social challenges to data engagement all influence what data travels in or out of any research context.”
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“The types of data shared and valued, the longevity of these data, and the pathways through which they are disseminated and re-used all have complicated relationships to the research environments in which they are utilized.  In consequence, homogenized perceptions of key issues such as what data are, how raw data differs from processed data, and how data ownership can be understood reveal their limitations.”

from The London School of Economics and Political Science

A Few Notes for STS on Big Data

A Few Notes for STS on Big Data

by David Banks

” Jurgeson writes:

Positivism’s intensity has waxed and waned over time, but it never entirely dies out, because its rewards are too seductive. The fantasy of a simple truth that can transcend the divisions that otherwise fragment a society riven by power and competing agendas is too powerful, and too profitable. To be able to assert convincingly that you have modeled the social world accurately is to know how to sell anything from a political position, a product, to one’s own authority. Big Data sells itself as a knowledge that equals power. But in fact, it relies on pre-existing power to equate data with knowledge.


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“I am not sure if the resurgence of positivism in the guise of Big Data should be considered a failing of STS or the success of powerful and willfully ignorant technocratic elites. Probably equal portions of both, but I’m going to put the pressure on my fellow STS scholars to see this as a professional, collective failing. While we still are far from a world without misogyny, white supremacy, or empire, we as academics should take note of our own house: the internal fights at the level of institutions that we’ve let slip by us. Do we apply to Big Data grants and then use the funds for research that undermines the concept altogether? Do we participate in social media-funded conferences and research centers so that we may, from within, raise concerns early and often? Or do we confront positivism head-on as the force for command and control that we know that it is, in all of its forms, and insist on not legitimating Big Data by attaching our names to it? To all three I’d say “yes.” “

from Cyborgology

Quote – Guy Debord

“L’urbanisme est cette prise de possession de l’environnement naturel et humain par le capitalisme qui, se développant logiquement en domination absolue, peut et doit maintenant refaire la totalité de l’espace comme son propre décor.”
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“L’urbanisme est l’accomplissement moderne de la tâche ininterrompue qui sauvegarde le pouvoir de classe : le maintien de l’atomisation des travailleurs que les conditions urbaines de production avaient dangereusement rassemblés. La lutte constante qui a dû être menée contre tous les aspects de cette possibilité de rencontre trouve dans l’urbanisme son champ privilégié. L’effort de tous les pouvoirs établis, depuis les expériences de la Révolution française, pour accroître les moyens de maintenir l’ordre dans la rue, culmine finalement dans la suppression de la rue. « Avec les moyens de communication de masse sur de grandes distances, l’isolement de la population s’est avéré un moyen de contrôle beaucoup plus efficace », constate Lewis Mumford dans La Cité à travers l’histoire, en décrivant un « monde désormais à sens unique ». Mais le mouvement général de l’isolement, qui est la réalité de l’urbanisme, doit aussi contenir une réintégration contrôlée des travailleurs, selon les nécessités planifiables de la production et de la consommation. L’intégration au système doit ressaisir les individus isolés en tant qu’individus isolés ensemble : les usines comme les maisons de la culture, les villages de vacances comme les « grands ensembles », sont spécialement organisés pour les fins de cette pseudo-collectivité qui accompagne aussi l’individu isolé dans la cellule familiale : l’emploi généralisé des récepteurs du message spectaculaire fait que son isolement se retrouve peuplé des images dominantes, images qui par cet isolement seulement acquièrent leur pleine puissance.”
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“L’histoire qui menace ce monde crépusculaire est aussi la force qui peut soumettre l’espace au temps vécu. La révolution prolétarienne est cette critique de la géographie humaine à travers laquelle les individus et les communautés ont à construire les sites et les événements correspondant à l’appropriation, non plus seulement de leur travail, mais de leur histoire totale. Dans cet espace mouvant du jeu, et des variations librement choisies des règles du jeu, l’autonomie du lieu peut se retrouver, sans réintroduire un attachement exclusif au sol, et par là ramener la réalité du voyage, et de la vie comprise comme un voyage ayant en lui-même tout son sens. ”

– Guy Debord, La Société du Spectacle

L’invention de la science, Guillaume Carnino, 2015

Guillaume Carnino, L’invention de la science, 2015

“Le livre propose une enquête historique et généalogique permettant de comprendre pourquoi et comment, en France, à l’heure de la IIIe République, l’idée selon laquelle la science serait garante du vrai, en est venue à être unanimement partagée. Il raconte aussi comment à cette époque, la science et la technique, sont devenus le meilleur soutient du culte d’État, laïque et obligatoire, de la religion du progrès et de la croissance.”
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“Si on veut définir la science, je pense qu’on a perdu. Parce que la science, c’est un compromis qui met des choses qui n’on rien à voir ensemble. Si on lit des écrits du XIXe siècle aussi bien que ce que l’on en raconte aujourd’hui, il y a deux idées très contradictoires dans l’idée de science. Il y a à la fois l’idée que la science est neutre, objective et en même temps le fait que c’est la science qui transforme et produit le monde. La science ne peut pas prétendre ne rien promettre à personne et promettre la transformation du monde tout en continuant à prétendre n’être responsable de rien. Cette contradiction à la base de la science, historiquement sa définition est le produit d’un compromis social et politique. Et ce compromis est contradictoire, parce que les forces sociales étaient, jusqu’à un certain point, en contradiction.”
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“Il me semble donc qu’il faut inverser la question : pas « qu’est ce que la science ? », mais « pourquoi on parle de science ? » Et là on s’aperçoit de quelque chose de trivial, à savoir que deux scientifiques qui discutent de la validité de leurs théories, ils ne parlent jamais de “la science”, ils n’en ont pas besoin. Ils vont se houspiller sur des questions comme : « est-ce que telle expérience a été bien réalisée ? », « est-ce qu’il y a des erreurs de calcul ? », « est-ce que tes présupposés et tes hypothèses sont les bonnes ? », etc. Mais ils n’auront pas besoin de mobiliser “la science”.

Qui parle de “la science” ? La vulgarisation, pour expliquer au peuple la vérité révélée. Et surtout, c’est ce que je montre dès le XIXe siècle et qui est encore valable aujourd’hui, du côté des experts qui veulent éteindre des controverses. […] On a des obscurantistes qui refusent le progrès. Les experts nous expliquent que tout va très bien, que les normes sont respectées. Les experts nous certifient que « tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ». Circulez, il n’y a rien à voir.

Je crois que le message de “la science” au singulier, c’est ce message d’exclusion au fond. Il consiste à dire: il y a des gens qui savent, et il y a des gens qui ne savent pas. Et c’est un problème fondateur pour la démocratie, qu’elle soit à quatre dans une petite association ou à plusieurs millions dans une nation ou encore à l’échelle de la planète, le problème de base, c’est de savoir qui est dedans et qui est dehors. Est-ce que les étrangers, les femmes, les enfants en deçà d’un certain âge, etc. en font partie ? Historiquement, il y a eu plein de réponses très diverses. Donc, ce problème de savoir qui a le droit ou non de discuter de certaines choses, invoquer “la science” est une manière de le résoudre, parce qu’il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Et ceux qui ne savent pas n’ont pas voix au chapitre pour les questions qui me semblent les plus centrales actuellement, qui sont le devenir matériel, industriel et scientifique de notre monde.

A partir du moment où on a accepté cette partition entre le profane et le sacré, fut-il le clergé des experts qui récite le catéchisme scientifique, qui dit la vérité au peuple qui n’y connaît rien, je pense qu’on a perdu. C’est pour cela que je pense qu’il ne faut pas chercher à définir “la science”, mais montrer le jeu de dupes qui est à la base de ce qu’est historiquement la science. Tant que l’on aura pas remis ça en question, nous aurons beaucoup de mal a reprendre en main notre destinée.”

Tiré de Et vous n’avez encore rien vu…

Derrière la subjectivité des journalistes

Derrière la subjectivité des journalistes

par Alain Accardo

“Pourquoi le discours médiatique semble-t-il converger spontanément vers la légitimation de l’ordre établi et apporter ainsi une contribution indispensable à la pérennité du système social ? Nul complot là-dedans. L’aspect concerté semble en effet minoritaire. Le recrutement social des journalistes et leur capacité à s’imprégner de l’idéologie des classes dirigeantes créent entre eux une communauté d’inspiration. Il leur suffit souvent de travailler « comme ils sentent » pour travailler « comme ils doivent ». C’est-à-dire comme ils ne devraient pas.”

Tiré du Monde Diplomatique