Quotes [1] – La grammaire de la science (1912) – Karl Pearson

Qu’une certaine succession de faits se produise et se reproduise dans le passé , c’est un fait d’expérience que nous exprimons en faisant appel au concept de causalité ; que la même succession persiste à se représenter dans l’avenir, c’est un fait de croyance que nous exprimons en faisant appel au concept de probabilité.
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La vérité scientifique est, pour le passé une description, pour le futur une croyance ;  elle n’est pas, elle n’a jamais été, une explication, si l’on entend par ce mot que la science met en évidence la nécessité d’une certaine suite des perceptions. La science ne peut démontrer qu’un cataclysme n’engloutira pas l’univers demain. Cependant, même en tenant compte de ce que nous ignorons si la suite de nos perceptions est soumise à la nécessité, la science peut prouver que l’expérience passée, loin de fournir le moindre témoignage en faveur d’une telle éventualité, assure une probabilité écrasante à l’encontre d’un semblable cataclysme. Si le lecteur a bien compris que la science est un résumé intellectuel de l’expérience future, il ne risquera pas d’opposer l'”explication mécanique” de la science à la “description intellectualiste” de la mythologie.
(Chap. IV, p. 9-10)

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Big data: are we making a big mistake?

Big data: are we making a big mistake?

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“But while big data promise much to scientists, entrepreneurs and governments, they are doomed to disappoint us if we ignore some very familiar statistical lessons.
 
“There are a lot of small data problems that occur in big data,” says Spiegelhalter. “They don’t disappear because you’ve got lots of the stuff. They get worse.” “
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“Statisticians have spent the past 200 years figuring out what traps lie in wait when we try to understand the world through data. The data are bigger, faster and cheaper these days – but we must not pretend that the traps have all been made safe. They have not.”
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“The answer is that sampling error has a far more dangerous friend: sampling bias. Sampling error is when a randomly chosen sample doesn’t reflect the underlying population purely by chance; sampling bias is when the sample isn’t randomly chosen at all.”
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“Because found data sets are so messy, it can be hard to figure out what biases lurk inside them – and because they are so large, some analysts seem to have decided the sampling problem isn’t worth worrying about. It is.”
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“Who cares about causation or sampling bias, though, when there is money to be made?”
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“There are various ways to deal with this but the problem is more serious in large data sets, because there are vastly more possible comparisons than there are data points to compare. Without careful analysis, the ratio of genuine patterns to spurious patterns – of signal to noise – quickly tends to zero.”
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“Worse still, one of the antidotes to the ­multiple-comparisons problem is transparency, allowing other researchers to figure out how many hypotheses were tested and how many contrary results are languishing in desk drawers because they just didn’t seem interesting enough to publish.”
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“But big data do not solve the problem that has obsessed statisticians and scientists for centuries: the problem of insight, of inferring what is going on, and figuring out how we might intervene to change a system for the better.”
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“To use big data to produce such answers will require large strides in statistical methods.
 
“It’s the wild west right now,” says Patrick Wolfe of UCL. “People who are clever and driven will twist and turn and use every tool to get sense out of these data sets, and that’s cool. But we’re flying a little bit blind at the moment.”
 
Statisticians are scrambling to develop new methods to seize the opportunity of big data. Such new methods are essential but they will work by building on the old statistical lessons, not by ignoring them.
 
Recall big data’s four articles of faith. Uncanny accuracy is easy to overrate if we simply ignore false positives, as with Target’s pregnancy predictor. The claim that causation has been “knocked off its pedestal” is fine if we are making predictions in a stable environment but not if the world is changing (as with Flu Trends) or if we ourselves hope to change it. The promise that “N = All”, and therefore that sampling bias does not matter, is simply not true in most cases that count. As for the idea that “with enough data, the numbers speak for themselves” – that seems hopelessly naive in data sets where spurious patterns vastly outnumber genuine discoveries.
 
“Big data” has arrived, but big insights have not. The challenge now is to solve new problems and gain new answers – without making the same old statistical mistakes on a grander scale than ever.”

From Financial Times

Crainte et vanité ? La soumission des universitaires à la gestion néolibérale

Crainte et vanité ? La soumission des universitaires à la gestion néolibérale

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“[…] comment se fait-il que les universitaires, disposant pourtant des outils intellectuels et de la protection statutaire pour résister aux sirènes néolibérales, acceptent presque silencieusement de se soumettre au processus de gestionnarisation de l’Université française, c’est-à-dire à une logique basée sur la productivité et la rentabilité contrôlées par des procédures normées et des indicateurs chiffrés de performance.
 
Autrement dit, comment se fait-il que les chercheurs consacrent de moins en moins de temps à des questions proprement scientifiques et de plus en plus à la rédaction de « projets » dont beaucoup n’aboutissent jamais ? Comment se fait-il que les assemblées générales de laboratoire s’éternisent souvent en brainstormings d’agence de communication à la recherche de la meilleure rhétorique pour s’inscrire dans des réseaux, des structures, des axes, des appels ? Comment se fait-il que ceux qui hier étaient voués à critiquer, au sens noble, les innovations rutilantes de la modernité se présentent aujourd’hui comme de simples accompagnateurs du changement social ?”
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“[…] c’est la peur de la mort qui pousse les universitaires à une servitude volontaire face à l’idéologie néolibérale. Nous parlons bien sûr ici d’une peur de la mort symbolique, d’une insécurité névrotique qui se transforme en pulsion de puissance : désir de reconnaissance, désir de jouissance, narcissisme, admiration immature de figures mythiques (grandes revues, pontes, et aujourd’hui critères d’évaluation des publications ou labels d’excellence), et tous les avatars de l’hubris, cette ambition démesurée par laquelle les humains cherchent vainement à s’éloigner de leur propre finitude.”
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“Cette quête de puissance constitue le socle idéologique du néolibéralisme. Son moteur est la recherche de la performance, ou plutôt du « toujours mieux ». Il se fonde sur la croyance en la possibilité d’un progrès illimité qui nous protégerait de notre condition de mortels, insignifiants et éphémères. Le capitalisme productiviste propose ainsi à des individus angoissés par la mort et commandés par leur hubris un modèle qui leur permet de se jeter à corps perdu dans une course à l’existence. Ce modèle s’avère redoutablement efficace pour remplir des objectifs simples et précis comme la production de biens de consommation. Il consiste entre autres à rationaliser les actions, à multiplier les calculs coût/bénéfice, à centraliser les décisions, à spécialiser les éléments productifs, à rendre mobiles et flexibles les individus, à accumuler des richesses, à absorber la concurrence afin d’augmenter la taille des structures et de réduire les coûts, etc.”
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“En premier lieu, la vocation critique de l’Université devrait conduire à n’adhérer aux « innovations » permanentes de la modernité qu’avec circonspection. Elle incite également à n’accorder que peu d’importance aux petites jouissances que constituent les gains, les titres, les places. De son côté, la réflexion scientifique qui consiste à tenter de prendre en considération la complexité des choses ne peut que trouver réductrice une pensée gestionnaire qui voudrait évaluer le monde à l’aide d’indicateurs chiffrés. Le temps long et le recul que demande le travail universitaire s’opposent également aux injonctions de vitesse, d’immédiateté et d’actualité.”
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“En ce qui concerne la paysannerie, Yves Dupont désigne deux mouvements parallèles. D’abord ce qu’il appelle la « hors-solisation », c’est-à-dire l’arrachement à la terre. En éloignant les hommes de leur sol, en détruisant les communautés locales, en privant les individus de la maîtrise complète de leurs conditions de vie, le capitalisme productiviste réintroduit la solitude, l’impuissance et la concurrence dans la vie rurale. Ensuite, la modernité qui a fait sauter le rempart contre l’hubris que constituait la sorcellerie au sein de la paysannerie. En effet, dans la société paysanne d’avant l’industrialisation de masse, celui qui faisait montre de trop d’ambitions personnelles au détriment de la communauté pouvait être frappé de malédictions. Cette sorcellerie agissait comme un système symbolique servant à contenir les pulsions, comme une morale ou une justice immanente qui rappelle aux individus qu’il y a des choses qui ne se font pas.”
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“C’est donc un double mouvement de confrontation à la mort et de libération de l’hubris qui a permis au néolibéralisme de faire tomber le bastion paysan. Qu’en est-il alors pour l’université ?
 
Le mouvement de hors-solisation s’y déroule également : la réduction des fonds fixes et la mise en concurrence des départements, des formations, des laboratoires introduisent la compétition et attisent la peur de disparaître. Mais cette confrontation à la mort, si inquiétante soit-elle, ne devrait pas suffire à faire abdiquer toute une communauté. Encore faut-il libérer les hubris.”
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“Force est de constater avec Yves Dupont que la réponse est à la fois simple et inquiétante : les universitaires ont tout bonnement capitulé. Nous laissons aux plus nécrophobes d’entre nous le fétiche des postes à responsabilité, de la course aux publications, de l’obtention de crédits. Taraudés par notre désir de reconnaissance, nous entrons en servitude volontaire face aux évaluations et à la bureaucratie. Et surtout, nous n’osons pas faire entendre avec clarté et conviction notre morale humaniste et nos analyses critiques.
 
Dans le combat symbolique qui est en cours, dans cette lutte entre deux systèmes culturels, nous sommes pourtant armés pour défendre nos valeurs. La sagesse qui constitue notre rempart contre l’hubris est héritée de plus de 2000 ans de philosophie et de quelques décennies de sciences humaines et sociales. Ses arguments sont forts et peuvent déconstruire ceux de l’adversaire avec autant de rationalité que lui. Plus encore, elle est émancipatrice et devrait nous détacher de nos névroses, de nos blessures narcissiques.
 
Ainsi, nous pouvons argumenter contre la marchandisation de la science. Nous pouvons expliquer que l’éducation ne doit pas être soumise à des impératifs de rentabilité. Nous savons démonter l’ineptie de la mesure de la « productivité » des chercheurs. Nous pouvons exposer les risques de l’inféodation de nos recherches aux modes intellectuelles ou aux seuls besoins des « partenaires économiques ». Nous pouvons affirmer que notre vocation n’est pas d’insérer des étudiants sur le marché de l’emploi mais de transmettre l’héritage culturel qui nous a été légué et dont nous avons la responsabilité. Nous pouvons suggérer que la modération souriante du sage vaut mieux pour le bonheur individuel et collectif que la trouillarde volonté de puissance : le sage trouve bien futile l’orgueil que suscite un curriculum vitae prestigieux.
 
Ajoutons à cela que notre statut qui nous protège largement des pressions extérieures devrait nous pousser aux comportements éthiques : nous sommes libres et indépendants de mener – surtout en sciences humaines et sociales où les besoins de financement peuvent être moindres – des recherches et des enseignements empreints d’utopie. Pourquoi nous en priver ?
 
Aussi, quand le terrifiant spectre de la Mort reviendra nous hanter sous la forme d’un « chercheur produisant » ou d’une de ces injonctions jargonnantes invitant à « la création d’un pôle de compétitivité innovant pour une croissance des réseaux attractifs dans une économie de la connaissance globalisée », rappelons-nous les conseils de l’Upajjhatthana Sutta : contre l’avidité, et quand l’estime de soi flanche, rien ne vaut de méditer une heure sur l’image d’un cadavre d’éléphant en décomposition.”

How data does political things: The processes of encoding and decoding data are never neutral

How data does political things: The processes of encoding and decoding data are never neutral

By Jeffrey Alan Johnson

“In what ways is data political? As data becomes increasingly the most important force in decision-making, whether in the public or private sectors, we should expect it to influence political practice. Certainly the growth of “big data” applications in campaigning and of transitions from descriptive to predictive uses of data in public policy analyses show that data influences political action, and issues related to data and information technology such as privacy and surveillance or the open data movement show that data is now a political issue. I wish to suggest here, however, that the political study of data requires more than simply considering it as a changing condition of more familiar modes of politics. Rather, data should be understood as a mode of politics itself.”
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“At its most basic, data is a political practice because it does one of the most basic political things: what Gabriel Almond formulated as “the authoritative allocation of values.” Data, the algorithms that use it, and the judgments based on it commonly allocate many valued goods. […] But, like politics generally, data does not just allocate material things of value. It allocates moral values as well.”
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“Such distributive views of politics reflect traditional understandings of political action focused on legislation as the paradigmatic political practice. But distribution is not the only function of politics. Political practices are as much about establishing and maintaining relationships among people and groups, most often relationships involving control of one by another. Data is no exception. In this meso-politics of data, the locus of political action shifts from the specific values of the data to the fact of that data’s existence.”
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To require specific kinds of data or to even insist on using data-driven decision-making is to ensure that the “right” decisions are made by the “right” people.
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“But data is not only a form of political action; data, as a cultural product, is inherently political in itself though what we might call the meta-politics of data. In ways very similar to how Stuart Hall looked at television,1 data can be understood as a form of communication in which a message – in this case, a state of the world at a given time – is first encoded by a producer and then decoded by an audience. Encoding data is a process of translation, in which data structures and social processes (what I have called elsewhere the “translation regime“) select one data state to represent the world from among many incommensurable possibilities: the many possibilities for describing a person’s gender identity are reduced to a gender binary by linking the data field to a validation table or made a narrative by defining the field for storage of lengthy text values. This is a problem that institutional researcher Tod Massa has called “counting to one,” that is, of determining what constitutes an instance of a value to be included in the database.”
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“These encoding and decoding processes are, of course, never neutral. Hall argues that the encoding and decoding processes are built around a “dominant social order” designed “to impose [a society’s] classifications of the social and cultural and political world” through the creation of “preferred meanings”; at the same time, decoding may take place from standpoints that affirm, negotiate, or oppose those meanings depending on the extent to which the audience’s own set of preferred meanings aligns with or deviates from that of the producer. This is true in data systems as well. A binary gender field that does not allow missing values is an imposition, by those with power to determine the data structure, of a certain model of gender normativity that has traditionally been the preferred meaning of gender in Western society. The user of the data may share this meaning as they decode the data, or it may become a site of contestation over competing meanings. In any of these cases, we see that data is, always already (to further abuse an already challenged term), a form of politics.

It is difficult, often, to see the political structure of data, because data maintains a veneer of scientistic objectivity that protects it from challenge. But if, behind that veneer, data is a form of politics, then a political theory of data is necessary, which starts by working toward a theory of information justice. Corresponding to the modes of politics described above, such a theory considers both distributive and relational justice while promoting a kind of structural analysis that exploits the gaps between the claim of objectivity and the deeper subjectivity of data to bring about social change. Deliberative information architectures and open data are necessary, though not likely sufficient, conditions of information justice. Such a theory might further integrate the range of ethical issues currently being explored in a more piecemeal fashion, ultimately allowing future societies to use information to address, rather than create, common challenges.”

From The London School of Economics and Political Science

La nouvelle vulgate planétaire

La nouvelle vulgate planétaire

Par Pierre Bourdieu & Loïc Wacquant

“La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire — dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées — est le produit d’un impérialisme proprement symbolique. Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes.

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1).”
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“Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions — l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation-célébration de la « responsabilité » (individuelle) — que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception.

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire » , et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique.”
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“Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique — tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles.

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme » , qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités » , alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) […]”
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L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7).”
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En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle »
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L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration », synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques.”

Tiré du Monde Diplomatique

Qui parle pour la science? Idriss Aberkane?

Qui parle pour la science ? Idriss Aberkane ?

“Une petite polémique enfle sur les réseaux qui s’intéressent à la science et à la communication scientifique. C’est une parfaite occasion d’analyser le problème récurrent de la valeur que revêt la parole scientifique. Tout au long de cet article, je parlerai bien sûr d’un cas particulièrement frappant, mais sans perdre de vue qu’il n’est qu’un symptôme parmi d’autres et que son succès s’explique par de nombreux facteurs contextuels. L’exemple traité dans cet article n’est que l’un des produits d’un dysfonctionnement systémique. La malhonnêteté de l’individu, ingrédient indispensable, ne doit pas nous faire oublier tous les autres paramètres qui rendent cette histoire, au fond, tristement banale.”

Tiré de La Menace Théoriste

Racisme de l’intelligence

Racisme de l’intelligence

Par Pierre Bourdieu

Il faut avoir à l’esprit qu’il n’y a pas un racisme, mais des racismes : il y a autant de racismes qu’il y a de groupes qui ont besoin de se justifier d’exister comme ils existent, ce qui constitue la fonction invariante des racismes. Il me semble très important de porter l’analyse sur les formes du racisme qui sont sans doute les plus subtiles, les plus méconnaissables, donc les plus rarement dénoncées, peut-être parce que les dénonciateurs ordinaires du racisme possèdent certaines des propriétés qui inclinent à cette forme de racisme. Je pense au racisme de l’intelligence.

Le racisme de l’intelligence est un racisme de classe dominante qui se distingue par une foule de propriétés de ce que l’on désigne habituellement comme racisme, c’est-à-dire le racisme petit-bourgeois qui est l’objectif central de la plupart des critiques classiques du racisme, à commencer par les plus vigoureuses, comme celle de Sartre.

Ce racisme est propre à une classe dominante dont la reproduction dépend, pour une part, de la transmission du capital culturel, capital hérité qui a pour propriété d’être un capital incorporé, donc apparemment naturel, inné. Le racisme de l’intelligence est ce par quoi les dominants visent à produire une « théodicée de leur propre privilège », comme dit Weber, c’est-à-dire une justification de l’ordre social qu’ils dominent. Il est ce qui fait que les dominants se sentent d’une essence supérieure.

Tout racisme est un essentialisme et le racisme de l’intelligence est la forme de sociodicée caractéristique d’une classe dominante dont le pouvoir repose en partie sur la possession de titres qui, comme les titres scolaires, sont censés être des garanties d’intelligence et qui ont pris la place, dans beaucoup de sociétés, et pour l’accès même aux positions de pouvoir économique, des titres anciens comme les titres de propriété et les titres de noblesse.

Tiré du Monde Diplomatique

De la domination masculine

De la domination masculine

Par Pierre Bourdieu

“Et j’ai aussi toujours vu dans la domination masculine, et dans la manière dont elle est imposée et subie, l’exemple par excellence de cette soumission paradoxale, effet de ce que j’appelle la violence symbolique, violence douce, insensible, invisible pour ses victimes mêmes, qui s’exerce pour l’essentiel par les voies purement symboliques de la communication et de la connaissance — ou, plus précisément, de la méconnaissance, de la reconnaissance ou, à la limite, du sentiment.

Cette relation sociale extraordinairement ordinaire offre ainsi une occasion privilégiée de saisir la logique de la domination exercée au nom d’un principe symbolique connu et reconnu par le dominant comme par le dominé, une langue (ou une prononciation), un style de vie (ou une manière de penser, de parler ou d’agir) et, plus généralement, une propriété distinctive, emblème ou stigmate, dont la plus efficiente symboliquement est cette propriété corporelle parfaitement arbitraire et non prédictive qu’est la couleur de la peau.

On voit bien qu’en ces matières il s’agit avant tout de restituer à la doxa son caractère paradoxal en même temps que de démonter les mécanismes qui sont responsables de la transformation de l’histoire en nature, de l’arbitraire culturel en naturel. Et, pour ce faire, d’être en mesure de prendre, sur notre propre univers et notre propre vision du monde, le point de vue de l’anthropologue capable à la fois de rendre au principe de vision et de division (nomos) qui fonde la différence entre le masculin et le féminin telle que nous la (mé)connaissons, son caractère arbitraire, contingent, et aussi, simultanément, sa nécessité sociologique.”
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“Les apparences biologiques et les effets bien réels qu’a produits, dans les corps et dans les cerveaux, un long travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social se conjuguent pour renverser la relation entre les causes et les effets et faire apparaître une construction sociale naturalisée (les « genres » en tant qu’ habitus sexués) comme le fondement en nature de la division arbitraire qui est au principe et de la réalité et de la représentation de la réalité, et qui s’impose parfois à la recherche elle-même.”
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“Mais cet usage quasi analytique de l’ethnographie qui dénaturalise, en l’historicisant, ce qui apparaît comme le plus naturel dans l’ordre social, la division entre les sexes, ne risque-t-il pas de mettre en lumière des constances et des invariants — qui sont au principe même de son efficacité socioanalytique —, et, par là, d’éterniser, en la ratifiant, une représentation conservatrice de la relation entre les sexes, celle-là même que condense le mythe de « l’éternel féminin » ?

C’est là qu’il faut affronter un nouveau paradoxe, propre à contraindre à une révolution complète de la manière d’aborder ce que l’on a voulu étudier sous les espèces de « l’histoire des femmes » : les invariants qui, par-delà tous les changements visibles de la condition féminine, s’observent dans les rapports de domination entre les sexes n’obligent-ils pas à prendre pour objet privilégié les mécanismes et les institutions historiques qui, au cours de l’histoire, n’ont pas cessé d’arracher ces invariants à l’histoire ?

Cette révolution dans la connaissance ne serait pas sans conséquence dans la pratique, et en particulier dans la conception des stratégies destinées à transformer l’état actuel du rapport de force matériel et symbolique entre les sexes.”

Tiré du Monde Diplomatique